dimanche 11 juillet 2010

Les fraises de la Fiancée










Enfin seule.


Assise en terrasse, faisant face à un fromager qui faisait recette en ce dimanche matin, elle appréciait cette chaise à présent vide à ses côtés.


Sa nuit s'envolait dans une dernière volute de fumée.


Tout ce qu'il en restait désormais, c'était un mégot nauséeux écrasé de ses doigts fins et parfaits dans un cendrier Pernot Ricard.


Il avait cru bon de lui faire une scène devant le café.

Elle trouvait cela d'un goût douteux, et surtout tellement surfait. Elle avait passé l'âge des drames. D'ailleurs, d'aussi loin qu'elle se souvienne, elle ne l'avait jamais eu. Elle ne comprenait pas ce besoin que tous avaient de vouloir chercher causes et circonstances à ce qui n'avait pas plus de logique que le chemin que prenait une goutte de pluie en tombant sur un toit.


"Désolée, je voulais t'aimer, j'ai essayé..."


Elle aurait aimé être romantique, mais ils ne lui en avaient pas laissé le temps.


Pourtant, les yeux absorbés par le tourbillon de crème de son café noisette, elle se voyait tourner, tourner encore dans une valse infinie, se laisser emporter par le courant.


En regardant au loin ce couple panier à la main, elle aussi rougissante que les tomates qu'il lui présentait, lui prévenant chevalier aux armoiries bio, Calixte se disait que cela ne lui déplairait pas.


Qu'un jour elle aussi respirerait des humeurs florales au petit matin.


Elle n'avait juste pas encore pu adouber le prétendant qui saurait être digne d'accompagner son caddie. Celui qui viendrait la convaincre d'acheter des fraises parce que si, c'est la saison, et que ce serait parfait pour achever le déjeuner dominical.


Cela faisait des années qu'elle n'avait pas mangé de fraises au dessert.

Pourtant, elle aimait cela quand elle était petite.

Mais aujourd'hui elles lui paraissaient un peu fades. Le goût de la ville peut-être.


Ces modèles de couples parfaits, sortant assortis le dimanche l'exaspéraient et lui faisaient envie.


Elle aussi, elle aurait aimé pouvoir se parer d'un précieux fiancé, coordonné à son éternel imperméable beige et à son regard un peu mystérieux, un peu mutin et intimidant à la fois, à peine effleuré par sa frange quidonnait juste ce qu'il fallait de gravité à ses yeux.


Elle incarnait le paradoxe de ces nouvelles filles, qui semblent parfois pécher par excès d'indépendance et de détachement, et osent à peine s'avouer qu'elles aussi cherchent leur parfaie épiphanie. Peut-être trop parfaite, de ces perfections qui n'existent pas.


Le romantisme de gare et ses mots trop faciles la déprimaient, trop accessibles, trop vendeurs. Elle voulait du Jane Austen, de l'amour courtois puis passionné, des déclarations au crépuscule au bord d'un lac.

Elle voulait une virilité élégante et assumée. Du victorien en plein Paris, du victorieux Pâris qui l'enlèverait à son quotidien.

Pas une de ces pâles copies au goût artificiel de masculinité, qui n'ont d'homme que l'étiquette de leur blouson mais rien de solide dans les talons.


Elle avait assez supporté de Münchhausen qui simulaient, de mal-aimés qui se cherchaient, d'artistes qui ne se trouveraient jamais, de reconversions avortées.


Elle voulait du solide pour pouvoir être portée à son tour.


A sa gauche, un client venait de renverser son café.

Il avait l'air maladroit. Il avait l'air de rien.


Elle n'avait même pas remarqué que quelques gouttes étaient tombées dans son cabas.


Confus, il avait prestement retiré l'accessoire pour le poser sur un tabouret, avant même qu'elle ne s'en rende compte.


C'était idiot, mais il avait un peu pris en main sa vie, pendant quelques secondes.


La rue sentait maintenant les fleuristes et les fruits d'été, les melons d'eaux et les azalées.


D'un seul coup, elle avait envie de partir faire le marché pour acheter des fraises pour le déjeuner, qu'elle saupoudrerait de sucre cristal.


http://www.deezer.com/fr/#music/la-fiancee

lundi 5 juillet 2010

Green Pizz', les That's All Folks et Gary font leur Bringue de la Musique!


Qui dit 21 juin dit fête de la musique, rues envahies de reprises plus ou moins heureuses de U2, groupes d'un jour et arrangements d'une nuit.

Un jour jour de juin, trois beaux garçons dans le vent ont eu l'idée d'allier l'écologie à l'agréable.

Ils auraient pu partir munis de leurs plus beaux sacs poubelles, pour ramasser les détritus dans les parcs et jardins de la capitale.

Mais, un 21 juin, c'était peine perdue.

Alors ils ont organisé une grande bringue de la musique bio.


Pouvait-on seulement être rock and bio?

Après tout, Keith Richards se plaît désormais à grimper aux cocotiers, et Sting a adopté Raoni, chef des Indiens Kayapos, comme best friend forever since 1980.

De Green Day en passant par Nick Cave et ses Bad Seeds, il y avait bien quelque chose à gratter du côté de Mère Nature qui pouvait faire rock'n roller la rue Cadet.

Et puis, les herbes aromatiques n'étaient-elles pas le terreau des plus grandes envolées psychédéliques de ces dernières années?

Alors que je me mettais en route pour le IXème arrondissement, mon cerveau se mutait en un Grenelle de la fête de la musique bio.

Nous aussi, nous devions dénoncer.

Pourquoi Bibifoc n'était-il jamais intervenu pour défendre Brigitte Bardot face aux accusations de Balkany?

Pourquoi nous a-t-on toujours dissimulé la vérité sur la gémellité de Hulk avec Géant Vert?

Trop de choses nous étaient cachées, aussi nous nous lancions ce grand concert caritatif, alliant Green Pizz (dont aucun des associés n'a été harponné avant la fin de la soirée, nous pouvons en certifier), les That's All Folks et Gary.

Quelques red hot chili peppers, des concombres masqués, un peu de rasta rockette, le tout sur un lit de folk et d'amplis qui montent jusqu'à 11, et le tour était joué.


Et puis, cerise sur le gâteau, ou plutôt mozza sur la pizza, après avoir bien chanté, j'ai pu personnellement me rassasier d'une All Green. L'évidence était là, next year, let's stay together!


Merci une nouvelle fois aux fringants Philippe, Armel et Alex de nous avoir accueillis, à Nico le joueur de flûte de Hammelin d'avoir pris plein de très chouettes photos et à Léa de nous avoir rejoint sur scène.











Crédits photo : nicknolt sur flickr
Le reste des photos de la soirée est consultable sur flickr.

mercredi 17 février 2010

This bloody Valentine...

Billet de Saint Valentin un peu en retard, mais billet de Saint Valentin quand même.
Et qui plus est, un billet musical, à lire avec soundtrack.


A onze heures, Interflora viendrait sonner pour lui livrer un bouquet d'hortensias. Ce n'était pas ce qu'il y avait de plus romantique, mais c'était ses préférées. Tenaces dans l'adversité et le froid, variant du bleu glacial au rose fané mais tendre.



Puis, vers quatorze heures, elle irait chercher une boîte de chocolats dans cette boutique franchisée du quartier. Elle y ferait sans doute ajouter quelques pâtes de fruit. Ce n'est pas aphrodisiaque, mais c'est doux, c'est sucré, et cela chatouille un peu la langue et le palais.


Cette année, elle avait vingt-neuf ans.
Cette année, elle ne passerait pas la Saint Valentin seule.


Armelle n'était pas très jolie. Pas un laideron non plus, mais on ne se retournait pas spontanément sur son passage, sauf quand, absorbée par la démarche d'un de ses congénères à l'allure bien trop sophistiquée pour elle, elle trébuchait sur un pavé ou n'embrassait qu'une poubelle qui se trouvait sur son passage.


Elle n'avait connu que deux garçons. Le premier, par moment de faiblesse éthylique, qui avait réprimé au réveil, un sursaut de dégoût, pour ne jamais la rappeler.

Le second, dans le lyrisme d'un couloir de métro. Elle se disait d'ailleurs qu'il ne comptait pas vraiment, dans la mesure où elle n'avait pas été très consentante à la chose.


Il y avait eu Jorge aussi. Comme elle ne savait pas rouler les [r], ni les [j] d'ailleurs, elle l'appelait juste Georges. Il n'est que deux cas dans lesquels il est envisageable de trouver le prénom Georges séduisant. Quant il est suivi de Clooney et d'un expresso, ou quand il est hispanisé. Jorge était tombé éperdument amoureux d'Armelle. Un de ces garçons sensibles, qui envoient des textos se terminant systématiquement par des points de suspension.

Traditionnellement, les points de suspension masculins traduisent l'incapacité de prendre une décision, ou d'assumer les mots qui pourraient suivre :
"On se voit ce soir?... [tu me manques]".
"On se voit ce soir?... [J'ai ma main droite qui est au bord de la tendinite]."
"Non désolé ce soir je peux pas...[Tu commences vraiment à être collante et de toute façon je revois mon ex ce soir]".
"Oui allons chez ta sœur si tu veux...[mais si ça ne tenait qu'à moi on resterait devant « 24H » parce que franchement le mec de ta sœur est un gros beauf]".


Sa non-histoire avec Jorge remontait sans doute aussi loin que le dernier JT d'Yves Mourousi.


Elle en avait eu entre temps des histoires, mais il ne s'agissait que de fictions qu'elle entretenait du fond de son lit. Elle dormait en alternance de chaque côté de ce dernier, pour le maintenir équilibré.


Il y avait bien eu Benjamin, mais ce dernier ne l'avait jamais recontactée après leur première nuit ensemble. Elle lui avait demandé au petit matin si elle avait été bien. Cela faisait longtemps, alors elle voulait faire un petit bilan de compétence, un peu comme une personne qui aurait longtemps été invalide, et à qui on refait passer le permis pour être sûr qu'elle ne sera pas danger public sur la route.

« Ecoute, je ne vais pas te mentir, tu as des progrès à faire. Mais entendons-nous bien, tu n'es pas un mauvais coup pour autant. Je dirais que tu es moyenne. Un peu comme une occasion qui roule correctement, mais sur laquelle il faudrait ajouter quelques options, faire quelques mises à jour ».

Comme Armelle n'avait que très peu d'estime d'elle-même, elle prit la remarque de façon plutôt positive.

« Alors, on va se revoir? » s'enquit-elle.
« Non je ne pense pas non. Tu comprends, Armelle, - elle sentit immédiatement qu'il s'apprêtait à lui réciter un discours tout fait, qu'il balançait aux filles qui s'attachaient un peu trop le matin venu - nous avons passé un moment sympa, une nuit un peu hors du temps, mais il faut, pour que ce moment reste beau, qu'il reste unique. Tu comprends ce que je veux dire? »
« Pas trop, non ».
« Je veux dire que si on se revoyait, notre relation s'inscrirait immédiatement dans une sorte de quotidienneté qui enlèverait toute rareté à ce que nous avons vécu. Seules les choses rares ont de la valeur, tu es d'accord avec moi? »
« Oui, sûrement oui ».
« Et bien voilà Arielle, ... »
« Armelle »
« Oui Armelle – Bon Dieu mais tu t’es roulée dans un étal de loukoums à la rose ou quoi ? désolée de te dire ça mais tu empestes à dix kilomètres ».
« C’est mon parfum… »
« ...Bref. Armelle oui, tu vois nous avons vécu un moment rare, qu'il convient de ne pas gâcher. Si on se revoyait, on saurait immédiatement que nous passerions de nouveau la nuit ensemble. Il n'y aurait pas d'enjeu, pas de défi, pas de suspense. Seules les œuvres éphémères sont belles, l'improvisation est synonyme de moments de jouissance inédite, spontanée. Si on se revoyait, il n'y aura pas de spontanéité. Non, vraiment, pour que tu gardes une belle image de ce qui s'est passé cette nuit mieux vaut que nous en restions là, je pense que tu en conviendras, c'est mieux pour toi, d'autant plus que tu es le genre de fille pour qui un de ces moments suffit à être source de fantasmes pendant les trois prochaines années. Profite de cette chance que je t’offre de penser à toi, Armelle ».

« Tu as raison Benjamin, merci pour ce moment ».


Et elle n'avait plus jamais revu Benjamin.

Armelle, c’était un peu la Claudette Dusse de la Saint Valentin.
Sur le télésiège de l’amour, elle restait toujours en apesanteur, blottie dans ses rêves aux dessus d’une piste qu’elle finirait par redescendre seule, à pied.




Un 13 février comme les autres.
Un 13 février aux vitrines roses bonbons et aux publicités sucrées.


Armelle s'apprêtait à monter dans l'ascenseur, suivie de son caddie, quand elle tomba sur un inconnu.

Elle se méfiait toujours des inconnus dans son immeuble.


Ce genre de situation est toujours inconfortable, lorsque l'ascenseur est trop exigu.

On hésite à le prendre à deux, et à instaurer alors une proximité embarrassante, ou à prendre le suivant et laisser croire qu'on serait indisposé.

Elle l'invita à monter, par politesse.

Un silence gêné s'installa, de ces silences qui s'installent dans les ascenseurs même lorsque l'on est accompagné d'une personne de confiance. Comme si, à la moindre remarque, tout pouvait déraper.

« Vous allez à quel étage? »
« Quatrième ».
« Moi aussi ».
« Vous êtes nouveau? »
« Oui, je viens d'emménager ».
« Bon et bien... bienvenue alors ».
« Merci ».


L'inconnu s'apprêtait à entrer chez lui.
« Bogdan».
« Enchantée, Armelle ».


Alors qu'elle refermait la porte, Armelle se disait que ce nouveau voisin était plutôt charmant.

En cette veille de Saint Valentin, c'était peut-être un signe.


Elle venait de terminer de dîner et de faire sa vaisselle, quand on frappa à la porte.
C'était Bogdan.

Elle trouvait plutôt inconvenant qu'il s'enquît ainsi d'elle à cette heure tardive - il était au moins 21H00 - mais était intriguée.


Il la fixa pendant cinq longues secondes.
Normalement, on détourne le regard au bout d'une, ou deux secondes tout au plus, trois secondes marquent l’intérêt, cinq la provocation.
Mais elle le soutînt, comme hypnotisée.

Armelle n’aimait pas les garçons chauves.
Désagréable impression de glisser ses doigts dans le cou d’une tortue. Une Galapagos d’un mètre quatre-vingt-cinq, mais une tortue quand même.


Quand, une heure et demie plus tard, il s'assit sur le lit, elle regarda avec admiration son dos sculpté comme une statue de Michel-Ange.

Peut-être le vent avait-il tourné en une douce brise qui cette fois-ci, l'emporterait.

« Dis-moi, tu as une bonne relation avec ton père? »
La question était aussi saugrenue que surprenante.

« Euh, oui pourquoi? Enfin, bien sûr quand il me parle de ses tournois de bridge, il m'ennuie un peu, mais c'est un homme bien ».
« Rapports incestueux? Electre mal réglé? »
« Non, je, mais non... »
« Ta passivité au pieux. Tu es restée une victime qui refuse de grandir. Il y a forcément quelque chose. Tu fantasmes sur le viol? »
« Quoi? »
« Est-ce que tu fantasmes sur le viol? Tu sais qu’une majorité de femmes fantasment sur le viol. Les études l’ont démontré, les victimes de viol ne culpabilisent pas parce qu’elles n’ont rien pu faire, elles culpabilisent parce qu’elles ont pris leur pied ».
« Et bien je ne me sens pas concernée ! »


Bogdan se retourna soudainement, pour lui emprisonner les poignets contre le traversin.
« Tu es sûre? »
« Tu es cinglé ! »


Il regarda fixement, puis eu un rictus désaxé.
« Je plaisantais, dit-il en la relâchant ».
Armelle reprit sa respiration.


« Bon, c'est pas tout ça, mais je me lève tôt demain. Bonne nuit gamine ».


Il enfila sa chemise, son pantalon et quitta l'appartement les chaussures aux mains.


Une fois de plus, elle s'était faite avoir.


8H00 du matin.
Armelle n'avait pas dormi de la nuit.
Elle était restée immobile, momie égyptienne bordée de ses couvertures.
Au fur et à mesure de la nuit, elle les avait relevées jusqu’à ce qu’elles lui cachent le nez.

Une fois de plus, comme tous les ans, elle se réveillait seule dans son lit en ce 14 février.

Elle y avait cru, mais il n'était même pas resté jusqu'au petit matin, il n'avait même pas eu cette politesse.

Il lui paraissait pourtant très peu urbain de quitter le lit d’une femme dans la nuit du 13 au 14 février.


A onze heures, un jeune coursier qui était certainement deux fois moins vieux qu'Armelle sonna à la porte, pour lui apporter ses hortensias.
Elle les disposa minutieusement dans le simili vase Ming qui trônait sur sa commode.
Elle guettait le moindre signe de vie dans l'appartement voisin.


Après avoir déjeuné, elle se prépara pour aller faire quelques courses.
En passant dans le couloir, elle s'étonna de ne toujours rien entendre. Peut-être était-il parti tôt ce matin. Peut-être dormait-il encore.


« Bonjour madame, que désirez-vous? »
« Mademoiselle. Je voudrais un assortiment s'il vous plaît. Mais avec plus de lait que de noirs. Et des pâtes de fruits ».


Son sac aux armoiries de l'enseigne chocolatière à la main, Armelle rentra chez elle, croisant, comme chaque année, des files d'attente devant les fleuristes, et des hommes qui couraient les bijouteries en quête d'une petite fantaisie.


Elle redescendit l'impasse de son domicile.
Il ne pouvait pas lui avoir fait ça cette nuit, c'était injuste, comme pour mieux enfoncer le clou de sa solitude par défaut.

Non, il n'avait pas le droit.

C'est d'un pas plus rapide et décidé qu'elle monta les escaliers.
Pas d'ascenseur aujourd'hui.

Elle posa ses gants sur la table d'entrée, son manteau sur l'accoudoir du canapé et s'assit, son paquet sur les genoux.


Il ne pouvait pas.

Alors elle retourna frapper à sa porte.

Il lui ouvrir drapé d’une unique serviette de bain nouée sur la taille.
C’était tellement cliché.
Mais il ne fallait pas craquer.

« Tiens Murielle, »
« Armelle ! »
« Armelle, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »

Ne pas craquer, ne pas pleurer, ne pas lui dire qu’elle croyait qu’il pourrait être l’homme de sa vie, l’inconnu qui vous offre des fleurs.

« Rien, c’est plutôt moi qui te dois quelque chose… »

Avant même qu’il ne réponde, Armelle glissait déjà sa main sur son torse.

« Attends, qu’est-ce que tu fais ? »
« Chhhh… »

C’était comme si elle avait toujours su ce qu’il fallait faire, sans jamais avoir osé se lancer. Elle avait l’impression qu’une Mata-Hari intérieure avait soudainement pris les choses en main, qu’elle était en pilote automatique.

Puis ce fut un déchaînement de morsures, de chorégraphies sensuelles et violentes, jusqu’à ce qu’elle l’amène à s’asseoir sur une chaise du salon.

« Ne bouge plus… »

Elle s’assit sur lui et lui banda les yeux.
D’une main experte qui n’aurait rien à envier aux marins les plus aguerris, elle noua les poignets et les chevilles de Bogdan qui souriait appété.

« Tu aimes le chocolat ? »
« J’adore le chocolat… »

Armelle frôla la bouche de Bogdan d’une pyramide à la ganache noisette, le titillant jusqu’à finalement y engouffrer ses doigts.

Alors qu’il lui léchait ces derniers, elle s’empara d’un deuxième chocolat et lui fourra de nouveau dans la bouche.

Un troisième vînt le suivre.

« Attends, doucement… »
« Tu aimes ou non ? »
« Oui mais doucement ! »
« Tiens, prend un autre chocolat. »
« Mais arrête ! »

Bogdan mâcha péniblement pour finalement avaler le tout.
Il commença à tousser.

« Qu’est-ce que tu as ? »
« Tes chocolats, y a quoi dedans ? »
« Praliné, noisette, cognac, amande, … »
« Merde, je suis allergique à l’arachide. Arrête ça tout de suite. Et détache-moi, ça me démange de partout .»

Bogdan commençait à gonfler et rougir du visage, prenant peu à peu l’allure d’un ballon de baudruche ridicule.

« Tiens, un autre pour la route ? »
« Mais arrête, détache moi ! »

Ce fut une poignée de chocolats qu’Armelle fit ingurgiter à Bogdan, au bord de l’étouffement.

« Tu es folle !… Piqûre… »
« Quoi, tu n’as pas ta dose d’adrénaline là ? »

A la bûchette aztèque, son visage commença à devenir rubicond et boursouflé.

Au rocher pralin il fut pris de spasmes.

Au délice vanille Bogdan se contorsionnait dans tous les sens.

Il perdit finalement connaissance sur un cœur à la mangue.

Armelle l’installa sur le lit, prenant soin de le rattacher.

Elle inspecta tranquillement l’armoire à pharmacie, et revînt vers lui, une seringue à la main.

Elle le regarda longuement, satisfaite de son travail.

Puis, à cheval sur lui, lui planta violemment l’aiguille dans le bras.



Bogdan eu un sursaut, inspira, haleta.

Il regardait Armelle d’un air terrifié.

« Tu es complètement frappée !… »
« Tu as soif ? »

Après tout, elle ne pouvait pas le laisser crever comme ça.

La Saint-Valentin ne pouvait se fêter correctement qu’enrubannée de bulles de champagne.

« Je te sers une coupe ? »

Encore trop faible, Bogdan n’avait pas la force de défaire ses liens pour s’extraire du lit.

Il sursauta au son du bouchon éjecté, comme au cliquetis du chien d’un revolver un jour de chance à la roulette russe.

Elle revînt vers et porta une coupe à ses lèvres.

« Tiens, bois.»
« Arrêtes, fous-moi la paix ! »
« Bois je te dis!»
« Mais tu cherches à faire quoi ? »
« A te rendre ivre de moi au point que t’en crèves… »

Et Armelle lui mit le goulot à la bouche, lui pinçant le nez en même temps.

« Bois maintenant ! »


Elle commençait à trouver cela amusant, ce visage qui changeait progressivement de couleur et d’expression, ces yeux paniqués qui imploraient sa grâce, ces soubresauts dans les draps qui sentaient encore la lessive.

Enfin, il arrêta de gigoter.


A onze heures, la police vînt l’interpeller.

Le 14 février n’était plus qu’un amas sordide de chair et d’alcool.

Elle pouvait être rassurée, elle ne passerait pas la Saint-Valentin seule avant de nombreuses années.

Listen to "Fallait pas" by Astrée.

vendredi 29 janvier 2010

Because the Night



Crédits : R. O. Bento



Il est un moment de la journée que je n'écourterais pour rien au monde.


Je dépose rapidement mon manteau sur le lit, garde mon casque sur les oreilles, ouvre la fenêtre et allume une cigarette.




Je ne suis pas une vraie fumeuse, mais j'attends parfois toute la journée cet instant parfait. Une soirée qui se termine, ni trop tôt, ni trop tard, le dernier métro de deux heures moins le quart, mon ascension fatiguée des étages qui me séparent de ma chambre.





Les monuments sont éteints, les péniches et leurs passagers qui crient sous les ponts ne voguent plus, l'onde est calme.


Je profite de la quiétude de ce moment (*).


Ce moment où je maîtrise enfin vraiment le temps, où je suis hors du temps.


Ce moment où l'obscurité rencontre les espérances les plus folles, où la pénombre se fait écrin des songes les plus improbables.


Ce moment où aucun impératif trop réel ne se heurte à mes contes, à mes histoires sans queue ni tête.


Ce moment où l'on peut croire que demain, si on le voulait, nos phantasmes pourraient se réaliser d'un seul coup de baguette.


Quand on sait qu'aucun réveil ne viendra nous imposer de rapidement se vêtir des apparats de la ville.


Quand on ne demande plus aux réflexions d'être fondées ou pertinentes.


L'autre jour, un de mes amis a baptisé ce moment l'heure d'Astrée.

Allo Astrée ou les nuits des Sans-sommeil.


Enfin on peut m'appeler sans crainte que je ne doive couper la conversation par un métro à prendre, un double-appel ou un rendez-vous qui s'impatiente.


Pour certains, c'est une heure maudite, une heure de doute, voire d'angoisse.

Pour d’autres, c’est l’heure à laquelle on peut se retrouver, après une soirée à l’extérieur. Le coup de téléphone devient un peu comme une infusion que l'on partagerait, à la table de la cuisine, juste avant d’aller se coucher.


Je referme la fenêtre, et m'installe sur mon lit, tantôt pour retrouver quelques cordes qui accompagneront mes murmures ou mes égarements acoustiques, tantôt pour accueillir des personnages qui prosent sans le savoir.

Ils savent qu’à cette heure, personne ne viendra nous déranger.


Comme dirait l'autre, nous sommes tous dans le caniveau, mais certains regardent vers les étoiles.


Je ne sais plus quel artiste avait dit que s'il aimait regarder "Bonne nuit les petits", c'était notamment parce que Nounours et le Marchand de Sable passaient dans les HLM.


S'il y a bien une chose devant laquelle nous sommes égaux, du caniveau au palazzo, c'est d'avoir la candeur, l'insolence ou la faim de croire pendant quelques minutes ou quelques heures, aux constructions de paille que l'on compose, et sur lesquelles personne, à ce moment précis, ne saura souffler.
________________
(*)
Ce moment, un de mes meilleurs amis le traduit de façon plus brocardeuse ainsi :

"Astrée, tous les soirs, elle pleure devant sa fenêtre en se disant que putain la Tour Eiffel c'est beau, et que putain Paris c’est beau, et que putain la vie c’est beau quoi, et que ce soir elle a chopé personne, même pas un voisin pour essayer de la violer, et que si un jour y a un attentat sur la Tour Eiffel, et ben elle pleurera encore plus parce non seulement elle aura assisté à un putain de moment historique, mais en plus à cause à cause de l’explosion nucléaire elle ressemblera plus à rien et pourra encore moins se faire violer».
Oui, ça me fait rire.


mardi 12 janvier 2010

Kids will be alright

- Dis, tu veux pas qu’on fasse un enfant ? Enfin pas tout de suite là, mais plus tard.
- Plus tard quand je serai désespérée. Et je te rappelle que tu es sur liste d’attente, tu es le 3ème ou 4ème à me demander, je sais que votre horloge biologique tourne mais y a pas marqué uterus à louer, bail de 9 mois renouvelable. Et
en tout état de cause cela n’arrivera que si à 36 ans je vis avec mon boulot. Ou une dizaine de chats.
- En plus, je suis sûr que tu serais une bonne mère. Tu es intelligente, tu les éduquerais comme il faut.
Et puis tu es baisable.
- Contente d’apprendre que ce ne serait pas une corvée de me sauter pour me faire un gosse.
- Attends, je disais ça l’autre jour à N. il était d’accord avec moi, on serait pas maqués on te sauterait volontiers.
- Et gay. Vous ne seriez pas maqués et gays. Ca crée un gap quand même.
- Non, même.
- Hum, c’est plutôt flatteur ça. A moins que ce ne soit l’inverse, je ne sais pas.

* * *


- Tiens !
Quelques heures plus tôt, Un minois charmant de trois ans me faisait un grand sourire, me tendant un chien manifestement croisé avec un mouton invertébré.

Son paternel m’avait prévenue que la gamine avait un certain droit de veto sur les gens qu’il fréquentait. Autant dire que l’influence d’Elizabeth Teissier sur François Mitterrand était bien insignifiante à côté des impressions de la fillette, qui me donnaient l’impression de passer un entretien d’embauche avec le deuxième associé de la boîte. Dans le couple good cop / bad cop, le mauvais flic, l’impitoyable, ce serait peut-être elle, du haut de ses dizaines de centimètres et kilos toute mouillée.

Alors, quand une moufle minscule s'empara de ma main, je sus que j’étais adoubée, tel Benigni baisant les pieds de Scorsese à Cannes.

Le lendemain, alors que je scratchais les chaussures du fils d’une amie, je me visualisais avec une ribambelle d’enfants, tous issus de pères différents, de couples masculins qui graviteraient autour d’une maternité espagnole, à mi-chemin entre le Raidd Bar et la petite maison dans la prairie. Charles Ingalls, le facteur, un air de déjà vu…

Un jour, je m’étais entendue dire par une amie que si j’étais potentiellement une des amies la plus apte à donner de mauvaises idées à sa tendre progéniture, elle avait néanmoins toute confiance pour m’assigner en mission baby-sitting.
"Vous vous entendez bien tous les deux".
"J'avoue, j'ai parlé avec ton fils, et je crois que du haut de ses deux ans, nous sommes à peu près sur la même longueur d'onde".
Il faut croire qu'entre candides on se comprend.
Je me demandais si j’allais terminer en héroïne d’AbFab, qui tiendrait les cheveux des enfants des autres à leur première cuite, ou en mère au foyer parfaite, qui assignerait les siens à résidence jusqu’à 21 ans.

Peut-être quelque chose entre les deux.

J’ai beau me défendre en atelier Maman Gâteau Alsa, ma plus grande fierté fut sans doute d’avoir endormi un bambin au bord de la crise de nerf sur du Elvis Presley. Bon, l’épuisement avait dû aider.

Avec une inconstante de ma sorte, Dieu sait à quoi ressemblerait ma descendance…

Wise men say
Only fools rush in…

samedi 2 janvier 2010

Happy bittersweet new year : there's a light that never goes out



"Take me out tonight

Where there's music and there's people

Who are young and alive

Driving in your car

I never never want to go home

Because I haven't got one anymore"


"Putain y a 10 ans on était en 2000. J'ai rien vu passer. Encore cinq décennies comme ça et  c'est fini".


Assis dans le métro, nos têtes commençaient à vaciller.

Alors que nous attendions la sonnerie qui signalerait notre libération prochaine vers nos alcôves rédemptrices, je me demandais si M. voulait que nous descendions du wagon pour que je l'attache directement sur les rails dans l'attente du passage du métro suivant.


Il y a toujours eu deux écoles le soir du 31. Ceux qui à tout prix veulent en faire quelque chose d'inédit, d'exceptionnel, et ceux pour qui c'est juste un soir comme les autres. 

Ceux qui ravis, voient la nouvelle année arriver, la tête remplie de projets, prêts à faire table rase du passé, et ceux qui font le bilan des jours écoulés et de tout ce qu'ils n'ont pas fait.


Et puis ceux qui sortent, trop heureux d'oublier l'année passée dans l'alcool, la musique et la foule guinchante.


L'heure est grave. 

C'est la crise. La crise c'est un peu notre Vietnam. 


Et puis de toute façon, la terre se réchauffe, les ours blancs se noient d'épuisement et Lady Gaga a passé le cap des six mois, alors à quoi bon.


Comme en 2007 je pourrais vous souhaiter de tomber ou de retomber amoureux, d'embrasser le mec ou la fille qui est en face de vous dans le métro juste parce que sur le coup vous en avez envie. Vous souhaiter une année digne d'une coupe de champagne, avec plein de petites bulles légères et élégantes qui remontent doucement pour éclater à la surface et vous rendre euphorique.


Mais on n'a plus les moyens que d'acheter de la Clairette.

Et puis embrasser n'importe qui, c'est pas très hygiénique nous dirait Roselyne.


Comme en 2008 je pourrais vous conseiller de commencer l'œuvre de votre vie : une biographie de Michèle Torr, un disque concept avec Franck Mickael, une comédie musicale basée sur la vie de Jean-Edouard du loft, la sculpture du Mont Rushmore en granit rose à l'effigie des membres de Tokio Hotel...


Mais vous me direz que vous n'avez plus le temps, que le temps c'est de l'argent et que ça ne vous aidera pas à préparer un emprunt sur trente ans.


En 2009 je vous souhaitais des rencontres enivrantes, rassurantes ou irritantes, et des rêves invraisemblables.


Mais vous n'avez plus le temps ni l'envie de rencontrer qui que ce soit, puisque de toute façon tout le monde se vaut et que du temps vous n'en avez plus pour rien ni personne.


Alors que puis-je vous souhaiter pour 2010?


De vous planter. 

De faire plein d'erreurs, beaucoup, beaucoup d'erreurs.

Les erreurs forment la jeunesse.


Et puis je vous souhaite beaucoup de mauvaises résolutions, puisque de toute façon vous ne vous tiendrez pas aux bonnes :


Ne pas être trop sage tout d'abord.


Faire beaucoup de conneries, ensuite, parce que ce sont les premières choses dont on se souvient et les premières qu'on ne regrette pas vraiment.


Continuer à fumer et à boire, puisque quoiqu'il arrive fin 2012 nous allons tous mourir.


Et puis d'écumer les plans loose, car c'est souvent de là que ressortent des soirées qui resteront dans les mémoires.


Vous briserez des cœurs, encore. Et vous vous prendrez des râteaux, encore. Mais vous vous relèverez toujours de ces attaques au napalm sur votre cœur hiroshimisé.


Céline disait qu'on perdait sa jeunesse à coups de maladresses. 

A ce train là, il faudrait sans doute nous empêcher de parler, d'envoyer des textos en plein milieu de la nuit et de boire pour nous assurer la jouvence éternelle.

Cette année vous avez peut-être été maladroit, ne vous en faites pas, cela ne disparaîtra pas comme ça en 2010. Mais comme à chaque fois, on vous pardonnera.


Cette année encore, vous vous fâcherez avec vos amis. Mais avouez-le, vous l'aurez un peu cherché, et au fond, vous aimez bien ça quelques fois. 


Vous écrirez sans doute un peu n'importe quoi, jetterez des compositions mièvres et des écrits vains à la corbeille.

Qu'importe, on ne vous demande pas d'être bons tout le temps, et puis le principal, c'est qu'il en ressorte quelques trésors. 


Et puis vous ferez quelques mauvaises rencontres.

Mais parmi tous ces gens qui vous pourriront la vie, vous tomberez sur quelques unes, qui, à leur façon, vous la changeront, pour quelques minutes ou pour toujours.



Evidemment je vous souhaiterai encore cette année de beaux enfants, de beaux mariages, de beaux coups de foudre, des jobs en or et des projets scéniques qui se concrétisent.


Evidemment j'écrirai encore du "darkucul", des mots doux-amers, je vous parlerai d'anti-héros triomphants dans mon monde cyanoflore.


Alors, dans ce monde un peu hostile, dans cette vallée infernale désertée de Bob Morane, je vous demande, pour quelques minutes, d'oublier vos problèmes qui ne dureront pas, de vous allonger un peu dans l'herbe avec moi et de me rejoindre à Sugar Town, juste le temps de quelques lignes, en attendant de retrouver un monde où tout est plus compliqué.


Croyez en vos rêves irréalistes.


En ce qui me concerne, après avoir regardé Once j'ai bien répété "Falling Slowly", et pense être fin prête pour une session avec Glen Hensard, sur qui je ne manquerai pas tomber en bas de chez moi.


Soyez fous, soyez insensés, c'est comme ça qu'on vous préfère.


There's a light that never goes out.


"I got some troubles but they won't last

I'm gonna lay right down here in the grass

And pretty soon all my troubles will pass

'cause I'm in shoo-shoo-shoo, shoo-shoo-shoo

Shoo-shoo, shoo-shoo, shoo-shoo Sugar Town


[...]


If I had a million dollars or ten

I'd give to ya, world, and then

You'd go away and let me spend

My life in shoo-shoo-shoo, shoo-shoo-shoo

Shoo-shoo, shoo-shoo, shoo-shoo Sugar Town

La-la-la-la to end"




mardi 22 décembre 2009

Dis-moi Céline, is Christmas D.O.A.?




Ses parents venaient la récupérer au train de onze heures.

- Tu vas bien?
- Oui et vous?
- Ca va, on a eu du mal à rouler avec la neige, mais ça va.
- Je crois qu'on aura jamais eu un Noël aussi pourri.

On n'a pas idée de mourir un 22 décembre.

Gabrielle était le portrait craché de sa mère.
Après avoir passé des années à essayer de s'en démarquer, elle se retrouvait face à son sosie de quelques années de plus. Même style de tenue, élégante et sobre, même couleur de cheveux, mêmes perles aux oreilles, grises pour Gabrielle, blanches pour sa mère.

- On va au Mac Do? On a une heure et demie devant nous, ça nous laisse le temps et ça nous évite de rentrer dans la ville.

On n'a pas idée de commander un menu Big Mac une heure avant un enterrement.

- Je t'ai ramené des magazines, tu pourras les rapporter avec toi si tu veux, je les ai lus.
- OK, merci. C'est quoi cette voiture que vous avez louée?
- Une Logan.
- C’est moche.
- Oui ben c’est tout ce qu’ils leur restait, avec Noël tout le monde a réservé à l’avance alors nous on arrive un peu tard…


Sa mère portait le même serre-tête noir.
Subrepticement, Gabrielle ôta le sien à l'intérieur de la voiture. Question d'ego. Elle n'était pas partie il y a dix ans habiter à deux mille kilomètres, alors habillée d'un treillis et d'un large foulard dans les cheveux, pour être aujourd'hui le portrait craché de sa mère.


- La lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens, c'est un classique.
- Il faut vraiment que je lise ? Je déteste faire ça.
- Céline, pour ta cousine…
- Gabrielle !
- Oui Gabrielle si tu veux. Ce que tu peux être tête de mule. Je t'ai imprimé un exemplaire, je te l'ai glissé dans le Figaro magazine.

On n'a pas idée de discuter de qui lira à la messe les doigts pleins de mayonnaise et de ketchup.

- Mais attends, elle ne s'était pas convertie au judaïsme? On aurait peut-être dû trouver un rabbin tu ne crois pas?
- Ecoute, la dernière fois que je l'ai vue elle étudiait la kabbale, tu veux faire quoi, appeler Madonna? Moi je ne sais pas comment ça se passe chez ces gens là.
- Mais comme partout maman, j'en sais rien, ça doit être comme les taxis, tu appelles rabbin express, pour une demande immédiate et ils te trouvent quelqu'un qui peut t'organiser une cérémonie dans le quartier dans les deux jours.
- De toute façon le résultat sera le même.
- Oui mais bon, ce sont ses convictions tout de même, c’était une grosse fumeuse, si ça se trouve elle aurait préféré qu’on la crame. Tu veux un café ?
- Ecoute c'est facile, toi tu débarques de Berlin et tu sais tout mieux que tout le monde. On a fait au plus simple. Un thé plutôt.
- Il faut que je repasse à l'hôtel me remaquiller. Je ne ressemble à rien.
- Tu as pensé à acheter le cadeau de ton frère?
- Oui oui c'est bon, c'était le dernier. Elle avait quelqu'un?
- On ne sait pas. D'après sa mère, elle avait longtemps été avec un certain Hervé, un photographe, mais elle ne savait pas si c'était toujours d'actualité.
- Quelqu'un l'a prévenu?
- Comment veux-tu, on n'a ni son nom ni son numéro. Mais il y a l'annonce dans le journal de toute façon.
- Maman, il n'y a que les vieux pour lire ces annonces, un mec de quarante ans qui lit Libé le matin ne mettra pas le nez dans la nécro du journal local. Bon je vais chercher les cafés je reviens.

Gabrielle ne descendait jamais dans la région en hiver. Elle ne venait que quand les beaux jours arrivaient, pour des week-end prolongés au bord de la piscine. La ville semblait si différente, elle ne l'avait jamais connue froide, elle n'avait jamais vu l'avenue centrale entourée d'arbres nus et décharnés de leurs apparats. Elle ne l'avait jamais vue briller des lumières de Noël non plus. Drôle d'occasion de passer pour la première fois les fêtes dans le coin.

- Tu verras on ne la reconnaît pas sur les photos. Elle a dû prendre trente kilos depuis la dernière fois.
- Sur quelles photos?
- Ben celles que j'ai prises ce matin.
- Tu as pris des photos?
- Oui.
- Mais c'est ultra glauque! Tu veux en faire quoi, les sortir entre deux diapos sur votre voyage en amoureux à Saint-Pétersbourg et les vacances en famille à Cabourg?
- Mais c'est pour que ton imbécile de frère qui n'a pas jugé bon de se déplacer puisse la voir.
- Mais jamais il ne voudra, efface ça tout de suite! Ca me rappelle ces photos post mortem que l'on prenait des gens sur leur lit de mort au XIXème, c'est flippant, les memento mori, c'est démodé depuis longtemps!
- Bon tu ne veux pas voir alors?
- Mais non je ne veux pas voir!
- Dommage, la thanatopractrice a fait un beau travail. Elle partait de loin pourtant.
- Maman!
- Bon bon... oh tu sais qu'ils font de supers promotions en ce moment pour le champagne? J'ai pris cinq bouteilles du coup pour la semaine prochaine. On aura assez non?
- Pfff j'en sais rien c'est toi qui vois...
- Ha on est arrivés.
- Quoi, c'est ici?
- Oui pourquoi?
- Ben je sais pas, c'est bizarre comme endroit pour une chambre funéraire, sur un parking désaffecté de banlieue, à côté d'un kebab…

Quelques minutes plus tard, Gabrielle embrassait son oncle dans un couloir aux couleurs pastels, et aux murs d'eau multiples.
- Haaaaa ma p'tite Céline comment vas-tu, comment se porte la bourse, elle est en forme?
- Je ne vais pas le répéter à chaque fois tonton, Gabrielle, c’est Gabrielle.
- Mais enfin, tes parents t’ont appelée Céline.
- J’aime pas Céline.
- Si tu y tiens… mais si c’est la petite Céline que je faisais sauter sur mes genoux, Gabrielle c’est quoi, une petite journaliste économique qui travaille pour les boches et qui ne vient jamais voir sa famille ?
- Arrête avec ça vous savez que je suis très occupée.
- Bon je vous laisse, si vous voulez nous rejoindre quand vous aurez fini, on est au bistrot à côté y a un match. Tu es la dernière on pourra refermer derrière toi.
- Super.

Elle hésitait à entrer dans la chambre. Après tout, plus personne ne veillait les morts depuis longtemps. Pendant quelques secondes, elle s'interrogea sa motivation : curiosité morbide? affection? besoin de la voir une dernière fois? besoin de la revoir après toutes ces années? besoin d'imprimer la réalité dans son esprit?

A trop réfléchir, elle ne rentrerait pas.

- Maman, tu viens avec moi?
- Ben pourquoi, on t'attend, qu'est-ce que tu fais?
- Non mais je ne suis pas à l'aise, tu m'accompagnes?
- Roooh ce que tu peux faire des manières.

Gabrielle ouvrit la porte et s'approcha lentement de la silhouette. Elle fut prise d'un doute.
- Heu... vous êtes sûr que c'est elle?
- Evidemment, qui veux-tu que ce soit?
- Je sais pas, enfin, je la reconnais pas.
- N'oublie pas qu'elle avait fait une dépression, elle était devenue boulimique, et elle buvait. Bon elle avait toujours un joli visage mais avec cet accident ils ont eu du boulot pour la rendre présentable.
- Oui mais là, le maquillage, c'est pas du tout ça, on dirait la petite fille cachée d'Yvette Horner, c'est flippant.
- Quel gâchis...
- Oui, mourir si jeune...
- Non, je te parle de ce foulard, ils auraient pu lui en mettre un bon marché, pour ce qu'elle va en faire maintenant.


Mais Gabrielle n'écoutait plus sa mère.
Devant elle, dans l'embrasure de la porte, se tenait un Père Noël à la carrure de rugbyman.

- Euh, je peux vous aider?...
- Pardon je me présente, Pierre-Luc, toutes mes condoléances j'étais un de ses amis.
- Naturellement...
Gabrielle essayait de faire face à cette vision d’un Père Noël à l’accent québecois, vision qu’elle trouvait étrangement assez excitante, malgré l’incongruité de la situation.
- Je vous prie d'excuser ma tenue, mais je viens juste de terminer une animation et je n'ai pas eu le temps de me changer.
- Bien sûr, je comprends, répondit Gabrielle hallucinée à la vue d'autres elfes et personnages fantasmagoriques qui s'approchaient du cercueil.
Vous faites partie de la même troupe j'imagine?
- Oui, nous sommes tous sonnés par ceux qui s'est passé. Martin n'a même pas réussi à faire des emballages de cadeaux corrects cette semaine, ils les abîmait tous les uns après les autres.
- Les rennes font des paquets cadeaux aussi?
- Ben oui cette semaine c'est le rush tout le monde s'y met, la Mère Noël, les elfes, la femme de ménage du Père Noël...
- Le Père Noël a une femme de ménage?
- Ben oui, vous pensez bien que ce n'est pas lui qui se charge de ça, il a besoin de personnel. Mais il ne faut pas le dire trop fort, elle est employée au black. Moi j'ai de la chance, mais les elfes ils dorment sur des paillasses.
- Merde, les ateliers du Père Noël ne sont plus ce qu'ils étaient.
- Crise oblige.
- Mais, excusez-moi de vous demander ça, vous me paraissez jeune et relativement... bien fait pour un Père Noël...
- Choix de la direction. C'est bien beau de plaire aux gosses mais il faut aussi donner du rêve à leur mère. Il y a de plus en plus de mères célibataires ou divorcées, les magasins le prennent en compte. Et puis accessoirement ça me permet de foutre dehors les petits cons qui mettent le bordel dans le centre commercial.

Le regard de Gabrielle se détourna à l'entrée d'un jeune homme très avenant. Vieux cuir sur les épaules, mèche parfaite, elle avait cru pendant quelques millièmes de secondes que James Dean venait lui présenter ses hommages. Il regarda interloqué l'assemblée qui se présentait à lui, puis s'adressa à Gabrielle.

- Bonjour. Vous êtes de la famille?
- Heu oui, vous êtes un de ses amis? dit-elle troublée.
- Ha non pas du tout, je suis le père Fournier.
- Le père... Bien sûr.... le père Fournier oui...

La déception pouvait se lire chez Gabrielle, qui se demandait comme le curé Guy Gilbert pouvait avoir fait un enfant si insolemment beau et ténébreux. Bien sûr, il ne pouvait avoir eu d'enfant, se ravisa-t-elle. Quoique, personne n'était allé vérifier. Enfin le résultat était un grand gâchis, autant de beauté offerte à pure perte…


Pendue à ses lèvres, elle écouta la bénédiction. En fait, elle n'avait aucune idée de qu'il pouvait raconter, l'essentiel était qu'il le disait si bien, d'une voix si posée et sensuelle, si rassurante. Peut-être devrait-elle faire un testament, pour que, si elle mourût soudainement, ce soit cet Apollon de Dieu qui prononce son oraison funèbre. Elle se reprit.

- .... accueille cet âme, qui a cherché, pendant toute sa vie, à faire le bien, de façon toujours désintéressée...

Désintéressée? Elle lui avait tout de même piqué son premier petit ami. Il avait fallu six moi à Gabrielle pour s'en remettre.

- ... cet âme qui chercha le sens de sa vie pendant de longues années....

Oh oui, de longues années à vivre au crochet de ses parents. Un jour elle partait monter un atelier de poterie, le lendemain elle tombait amoureuse d'un photographe cocaïné, le surlendemain elle décidait d'étudier le wolof, une assistée de la société oui!

- ... elle ne disait jamais un mot plus haut que l'autre, elle n'était qu'amour.
- Une saloooope oui!

C'en était trop, Gabrielle ne pouvait pas en entendre plus sans rétablir la vérité. Elle sortit du rang, monta les marches et prit des mains son micro au bellâtre écclésiastique.

- Une grosse salope, c'est tout ce qu'elle était! Quand on était gosses, c'était toujours elle qui commandait, c'est elle qui m'a envoyé aux urgences parce qu'elle m'avait convaincue de mettre un bébé playmobil dans mon nez, et quand elle faisait une bêtise, elle disait que c'était de la faute des autres. Marie-Thérèse, il est temps que tu le saches, ce n'est pas moi qui ait cassé la bonbonnière, c'était ta fille, je n'ai rien dit pendant toutes ces années, mais je ne peux pas garder ce secret plus longtemps! Et puis après elle m'a piqué mon mec pour le larguer au bout de deux semaines. Pendant toute sa vie elle nous a fait chier cette conne! Elle avait tout le temps besoin d'argent, c'était un boulet de la société! Elle est morte à 30 ans d'un accident de voiture, d'accord, c'est nul, mais merde elle était complètement raide et défoncée quand elle a pris le volant!

Gabrielle reprit sa respiration. Pas un bruit ne se faisait entendre dans l'audience, muette de stupéfaction.

- Voilà. Ca me paraissait important de le dire, quand même.

Elle rendit le micro au ministre du culte, et redescendit, dignement, les escaliers. Elle reprit son manteau sur son bras, et remonta, lentement, sans empressement, la tête droite, l'allée centrale. Sur le parvis de l'église elle alluma une cigarette avec le soulagement d'être libérée d'un poids.

Pierre-Luc, qui s'était mis en fond d'église, pour ne pas se faire remarquer, l'avait rejointe.


- C'est très courageux de ce que vous avez fait.
- Non c’est complètement con.
- Tout le monde ne l’aurait pas fait.
- Je croyais que c'était une de vos amies, vous ne m'en voulez pas?
- Vous avez le droit d'émettre votre opinion après tout. Ce n'était pas une fille facile, on se fâchait souvent.
- Vous voulez une cigarette?
- Volontiers oui.
- Ce ne serait pas très raisonnable que des enfants vous voient faire ça.
- Je suis sûr que le vrai Père Noël se fait de bons gros cubains dans sa baraque en Laponie.
Le prêtre, il vous plaît non?
Gabrielle rougit.
- Oui, enfin non, enfin c'est quand même dommage pour un si bel homme, si charmant, de consacrer sa vie à un type qu'il n'a jamais vu.
- Vous n'y croyez pas?
- A quoi?
- A la mort de Michael Jackson. En Dieu pardi!
- Ha, j'en sais rien. Je pense que c'est une question que je me poserai beaucoup plus tard, j'ai des problèmes beaucoup plus réels à gérer pour le moment. Des indices boursiers à surveiller, des prévisions à faire... C'est déjà assez difficile de prévoir l'avenir économique d'un pays sur deux jours, alors savoir où j'irai quand j'aurais quitté cette terre....
- Bien sûr.

Les portes s'ouvrirent.
Gabrielle et Pierre-Luc se mirent en retrait.

- Je vous emmène?
- Oui je veux bien, je ne suis pas sûre que l'on m'accepte dans une voiture après ce que je viens de faire.

Et le convoi funéraire prit la route, s'arrêtant à une bonne dizaine de feux rouges, croisant une manifestation, passant devant des supermarchés discount, longeant le village de Noël pour enfin arriver dans le petit cimetière de la ville.

Gabrielle avait un caillou dans la chaussure, ce qui rendait la remontée de l'allée assez pénible, lui donnant une démarche claudiquante digne du Ministry of Silly Walks.

On n'a pas idée de se faire enterrer un jour de grand froid.

Emmitouflée dans sa doudoune made in Megève, elle reluquait un des porteurs qui attendait sobrement le signal, ne prêtant même plus attention à l'assemblée d'elfes qui s'était amassée à l'arrière de la famille, avant de diriger son regard vers cet adonis inaccessible dont les cheveux flottaient au vent. Il était tellement beau, elle aurait voulu que cette image se fixât à jamais dans son esprit.

La famille l’évitait du regard, ce qui la mettait extrêmement mal à l'aise.

A l'issue des derniers mots du prêtre, les porteurs se dirigèrent vers le caveau.
D'un seul coup, l'un d'entre eux cria de douleur, et lâcha la corde qui servait au transport de la bière.

S'en suivirent un grand bruit sourd de chute, puis les cris des parents de la défunte.

Gabrielle, après quelques secondes de stupéfaction, dût retenir un rire nerveux.

Le groupe s'approcha de la tombe. Une dizaine de têtes se penchèrent au-dessus de la cavité.

- Bon, au moins, elle n'a pas pu se faire très mal.

La mère de la disparue se mit à pleurer de plus belle, ce qui fit rire de plus fort Gabrielle.

Pendant ce temps, les elfes lançaient des étoiles pailletées dans la tombe, la Mère Noël se mettait à chanter une de ses compositions d'une voix de chanteuse lyrique ratée, et le prêtre massait l'épaule endolorie de l'employé des pompes funèbres, ce qui manifestement n'était pas pour déplaire à ce dernier.

Gabrielle n'en pouvait plus et se cachait dans son écharpe, prise de spasmes d’hilarité.

Pierre-Luc l'éloigna de quelques mètres.

- Que se passe-t-il? Je sais c'est un moment difficile.
- Non je ne pleure pas! J'ai fait pipi dans ma culotte, dit-elle en riant de plus fort, les larmes coulant le long de ses joues. Vous comprenez c'est à cause du froid, ça fait tellement longtemps qu'on est là, et puis c'est tellement drôle ce qui se passe!

Alors Pierre-Luc se mit à rire aussi, un peu nerveusement, un peu à cause de son charme maladroit et totalement inconvenant.

- Venez, on va s’éloigner un peu.

Il la ramena à la voiture.

- Ca va mieux ?
- Oui, dit Gabrielle qui hoquetait légèrement.
Vous êtes mieux sans votre barbe, vraiment, en fait vous êtes pas mal pour un Père Noël.
- On fait ce qu’on peut.
- C’est bizarre comme prénom, Pierre-Luc.
- On aime bien ce genre de prénom composé par chez nous.

Et, sans réfléchir, Gabrielle l'embrassa.

Une demi-heure plus tard, elle ressortait de sa voiture échevelée, rentrant son chemisier dans sa jupe.

Cette journée était vraiment surprenante.


- Je te raccompagne?
- D'accord.

Le silence régna pendant tout le trajet.

Arrivés chez les parents de la cousine de Gabrielle, Pierre-Luc voulut se retirer.

- C’est la famille, cela ne me concerne pas.
- Non, reste, ils vont tous me regarder de travers.

Et à son entrée dans la maisonnée, tout le monde se retourna.

Sa mère la prit par le bras et l’emmena dans le vestiaire.

- Mais enfin Céline, qu’est-ce qui t’a pris ?
- Je sais pas, c’est venu comme ça, je suis désolée.
- Bon. Ce qui est fait est fait. Viens, on t’attend.

Gabrielle entra dans le salon, accompagnée de sa mère, et de Pierre-Luc qui la suivait.

Une table gigantesque était dressée, de canapés divers et variés, et de petits fours. Au milieu des invités qui parlaient doucement, les enfants couraient dans tous les sens.

- Tu viens à la messe de Noël avec nous tout à l’heure ?
- Tu te fous de moi ? J’en ressors de l’église, j’ai fait mon quota d’heures pour au moins deux ans là.
- Tu pourrais faire un effort.
- J’en ai marre de faire des efforts !

Gabrielle descendit d’une traite son verre et emmena Pierre-Luc à l’extérieur.
Elle s’assit sur un muret en contrebas de la terrasse, faisant des ronds dans les graviers avec le talon de ses bottes.

- Tu crois que je suis mauvaise?
- Non pourquoi tu dis ça?
- J'ai ruiné la messe, j'ai été prise d'un fou rire pendant l'enterrement et je... enfin…
- Tu t'es envoyé un Père Noël à l'arrière d'une C3 sur le parking du cimetière.
- Tu crois que je devrais consulter?
- Je crois que tu es complètement barge.
- C’est vrai, tu crois ça ?
- Absolument.
- Merde.
- Pourquoi ils t’appelaient Céline tout à l’heure ?
- Ah… C’est mon vrai prénom, Céline.
- Tu ne l’aimais pas ?
- Non, quand j’étais gamine on m’a saoulée avec la chanson de Hugues Aufray, je finissais par y croire, je me disais que j’allais finir toute seule, que je ne me marierais jamais. Alors quand je suis partie pour Berlin, je me suis faite appeler Gabrielle. Et puis Gaby c’était plus pratique pour les allemands. Gabrielle elle était plus organisée, plus entreprenante, et à la fois plus légère.
- Et encore, tu aurais vécu par chez nous, tu aurais compris ta douleur de t'appeler C'line ostie!
- Tu jures vraiment comme ça ?
- Non, je voulais faire couleur locale.
- C'est raté.
- J'aurais essayé, au moins je t'aurai fait rire.
Céline ça vient de ciel en latin.
- Comment tu sais ça ?
- Parce que la première fille avec qui je suis sorti à la fac s’appelait Céline.
- Et Gabrielle ça veut dire quoi ?
- Aucune idée. Je suis jamais sorti avec une Gabrielle.
- J’aime « Gabrielle », c’est plus sensuel…
- Et caractériel.
- Oui mais Céline c’est plus…
- Tu es trop instable pour t'appeler Gabrielle. En même temps je ne trouve rien qui rime avec Céline.
- Moi non plus… Céline ça sent la naphtaline.
- J’aime bien l’odeur de la naphtaline.
- Tu es bizarre.
- De toute façon tu as déjà décidé qu’on ne se reverrait pas, je me trompe ?
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que tu crois que cette histoire est comme ta cousine quand elle est arrivée à l’hosto : dead on arrival. C’est facile, ça te permet de repartir demain, l’esprit libre.

Cinq minutes se passèrent, comme ça, sans qu’ils ne se disent rien.
Gabrielle regardait silencieusement l’agitation de Noël à l’intérieur de la maison.

- Elle m’avait fait bouffer des boulettes de naphtaline un jour, en me faisant croire que c’était des pastilles Valda. Depuis je ne supporte plus leur odeur.
Il sembla à Pierre-Luc que Gabrielle sanglotait légèrement, mais de façon très discrète, pas vraiment assumée.

- Câline.
- Quoi ?
- Câline. Ca rime avec Céline. Et féline aussi.
- C’est vrai. Pourquoi je n’y avais jamais pensé ?
- Merde, j’aurais pu lui écrire un poème à l’époque.
Gabrielle se mit à rire.
- Et tu aurais dit quoi ? Céline, tu es ma fée Mélusine, ma petite mandarine, ma pile alcaline?
- Ou Céline, ma fêlure câline, ma cassure féline.
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Aucune idée. Mais ça sonne bien.

Pierre-Luc se leva, droit comme un I, et tendit son bras à Gabrielle.
- Céline, me feriez-vous l’honneur de m’accompagner à l’intérieur ?
- Volontiers Monsieur Noël.


Céline ne sut jamais vraiment ce qu’elle avait trouvé ce matin là, au pied du sapin, si ce n’est un Père Noël qui l’avait attendu dans son traîneau, ou plutôt dans son char garé en double-file d’un kebab, et qu’elle retrouva quelques mois plus tard, quand elle décida de lâcher son boulot à Berlin pour revenir vivre en France.

On n'a pas idée de tomber amoureuse un 24 décembre.



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