lundi 26 décembre 2011

Katie and the goldfish


"Tell me why like I don't like mondays... I want to shoot the whole day down"

"Braeden? Braeden tu dors? T'as vraiment une vie facile toi..."

Connor se servait un café dans une tasse à peine rincée de la veille.

Il traînait une mauvaise toux, une toux vieille d'une semaine au moins.

Mais son maigre salaire ne lui permettait pas d'aller chez le médecin. Il aurait pu, mais il préférait tout dépenser en cigarettes et en verres au café du coin.

Il avait claqué la porte d'une bonne dizaine d'employeurs. Il avait claqué la porte une bonne dizaine de fois de chez Amandio. Et puis il revenait, à chaque fois, parce qu'il avait besoin d'argent.

Braeden était peut-être le seul, depuis qu'il était arrivé à Paris, à qui il se confiait vraiment. Il lui racontait tout. Le boulot. Les filles. Dieu. Les filles.

"Si tu savais ce que je t'envie parfois mon brave Braeden".

Toute la délicatesse qu'il ne voulait exposer, il la réservait pour Braeden, être pour lequel il avait sans doute le plus d'affection dans cette ville.

"Tu te souviens quand on est partis mec? Avoue que tu pensais que je faisais une connerie..."

Quelques mois plus tôt, les Boomtown Rats dans les oreilles, Connor avait l'air d'un adolescent attardé comme un autre, à l'exception près de ce sac en plastique qu'il portait sur ses genoux, qui contenait Braeden, son meilleur ami, son compagnon dans la tourmente, son poisson rouge adoré que lui avait offert sa grand-mère.

Le bus quittait Galway, avec à son bord un jeune homme comme un autre, un type un peu passe-partout, qui écoutait sa musique le nez collé à la vitre. De temps en temps, son regard s'abaissait sur Braeden. Il lui demandait s'il passait un bon voyage. Il se demandait s'il avait pris la bonne décision.

Sa mère avait regretté de lui avoir dit la vérité ce soir là. Son père n'était pas celui qu'il pensait. Son père vivait quelque part, en France. De nombreuses fois Connor l'avait imaginé. Peut-être était-il allumeur de réverbère, comédien magnifique ou bien ouvrier dans le bâtiment. Il s'était promis que dès qu'il serait en âge de travailler, il partirait trouver ces racines qui lui étaient inconnues. Un père français... il l'imaginait verbeux et mielleux. Ou peut-être intellectuel, comme ces films auxquels il n'avait jamais rien compris.

Connor partait mais il ne savait pas vraiment ce qu'il trouverait de l'autre côté de la Manche. L'aube était encore lointaine et le bus avançait sous la pluie qui se projetait en épingles argentées tranchant dans l'obscurité du Connaught.

Le seul qu'il avait vraiment consulté, avant de partir, était le père O' Domhnaill, qui l'avait vu grandir et avait toujours été d'un soutien sans faille. Quand ça n'allait pas à la maison, il se retournait vers lui. Quand ça n'allait pas en cours, il venait le voir. Et même quand ça ne marchait pas avec une fille, c'était encore le Père O’Domhnaill qui le conseillait. Il aimait à passer du temps auprès de la chorale de l'église. Connor s'essayait sur du Van Morrisson dans sa chambre, et venait jouer à l'office chaque semaine. Mais le moment qu’il préférait, c’était quand l’office était terminé. Pendant que le Père O’ Domhnaill ôtait sa chasuble dans la sacristie, Connor restait assis, au milieu de la nef. Il profitait de cette gigantesque architecture redevenue silencieuse, se laissait envahir par la réflexion. Ses pensées étaient souvent inondées par une sorte de méditation légère qui s’élevait dans les creux de la voûte. Il partait ensuite rejoindre le prêtre qui venait répondre aux questionnements qui étaient venus à lui quelques minutes auparavant.

« Connor, je ne sais pas si tu trouveras ton père en France, mais tu as besoin de partir loin d’ici. Tu reviendras peut-être me voir dans un mois, peut-être dans un an, mais tu reviendras. »

Sa mère avait essayé de le retenir. Sa grand-mère savait que c'était inutile. Eireen, elle, ne comprenait pas ce besoin soudain qu'il avait ressenti de partir si loin. Bien sûr, il ne lui devait rien, il ne lui avait jamais rien promis et elle ne lui avait jamais rien demandé.

"Tell me why I don't like mondays..."

Il n'aimait pas l'idée d'avoir blessé Eireen. Ils avaient plus ou moins grandi ensemble, avaient partagé les mêmes bancs, et il savait qu'il était un peu revêche avec elle parfois.

Mais à vingt ans on n'aime pas les compromis.

"J'suis pas un mec qui écrit. Donc je t'écrirai pas. Tu me connais, je sais jamais quoi dire, et quand je dis quelque chose, tu comprends tout de travers et ensuite tu m'en veux".

Alors qu’il s’esquintait les poumons à coups de Malboro Light en regardant la ronde oiseuse de Braeden dans son bocal, il se disait que depuis qu’il était parti, Eireen s'était peut-être mariée. Il se disait qu'elle était beaucoup trop jeune pour se marier. Il se disait qu'il pensait trop. Il se disait qu'il pensait trop à Eireen.

"Bon, Braeden, je te laisse ma piaule, je rentrerai tard ce soir. Tu fais pas de bêtise. Et tu ramènes pas de fille".

Connor travaillait chez Amandio depuis quelques mois. C'était une façon comme une autre de commencer dans le milieu du spectacle, s'était-il dit. Il esquissait ce rêve de pouvoir vivre de ses compositions, un jour. Non qu’il avait une haute estime de sa créativité artistique, mais il pensait qu’il pourrait faire le job honnêtement. Juste un jour, pouvoir rentrer à Galway, et se faire une petite réputation dans le coin. Monter un groupe peut-être. Il aimait cette famille qu’il s’était trouvée dans le groupe de la paroisse. Cette solidarité hebdomadaire, qui lui manquait depuis qu’il était parti. Ces soirées qui se terminaient au petit matin.

L’heure tournait, et il allait encore arriver en retard aux Gourmandises.

« Les Gourmandises » était un petit restaurant tenu par un personnage haut en couleurs, Amandio. C'était une sorte de restaurant cabaret qu'il avait voulu chic et surprenant. Amandio était un petit homme étonnant. Volubile, communicatif, il brassait de l'air en permanence, volant d'une assiette à une table, d'un sourire à une belle parole, aussi loggorrhéique que colérique, généreux qu'amoureux. Lorsqu'il avait embauché Connor, il lui avait décrit son établissement comme un établissement dédié à l'amour. Connor, froid, mal dégrossi, pensait être tombé sur l'un de ces lieux que l'on dit trouver dans le Paris un peu osé, l'un de ces lieux où les filles sont faciles et dénudées.

"Vous tenez un bar à putes?"

Amandio avait pris Connor par le col et l’avait mis dehors. Puis il était venu le rechercher, parce que, pour une raison qui lui échappait, il sentait qu'il aurait besoin de lui. Peut-être aussi avait-il eu envie de l'aider, sans vraiment savoir pourquoi.

"Reviens, cabeça de bagre. Mon établissement est dédié à l'amour. A l'amour des bonnes choses. Ici on y dîne en regardant un spectacle mais on y dîne bien. Ici on prend soin de la femme. Mon restaurant aime les amoureux. Et je leur offre le meilleur de ce que la nature peut nous offrir. Ce n'est pas une carte que tu trouveras chez moi, c'est une exposition de tableaux, de couleurs, de fragrances, de compositions extraordinaires. Sur scène, c'est pareil. Ici, tu ne trouveras pas de pâles refrains dédiés à des touristes russes vulgaires. Dehors les "bienvenue wilkommen welcome". Ici on monte des spectacles de qualité".

Amandio se plaisait quotidiennement à jouer le Monsieur Loyal de cette joyeuse troupe. Il quittait alors sa veste pour enfiler une jaquette de velours rouge à boutons dorés. Avec ses bacchantes finement relevées, le tableau était parfait. Il n'était certes pas très grand, mais arborait un corps parfaitement sculpté par des exercices de gymnastique quotidiens et menait ses filles à la baguette sans avoir jamais besoin de hausser le ton, tant il savait prendre soin d'elles. Il les appelait "mes princesses".

Si Connor avait pu constater que son supérieur était d'une légèreté de moeurs infinie, il avait également pu noter son absolu professionnalisme. Jamais un mot déplacé envers les filles à qui il conseillait de rentrer chez elles quand il elles restaient un peu tard après la revue. Il y avait toujours un bouquet de fleurs fraîches dans la loge, et Amandio cédait à tous leurs caprices.

"Les Gourmandises", c'était David contre Goliath. Le petit établissement qui défiait les institutions du Paris vitrine que l'on vendait aux touristes étrangers prêts à payer une fortune un dîner-spectacle pour pouvoir dire qu'ils y étaient, qu’au cours de leur voyage en « Europe » ils ont vu la France, ils ont vu Paris, ce Paris de carte postale que l’on vend autour du monde.

La clientèle du restaurant était en fait plutôt constituée de couples, jeunes ou moins jeunes, qui venaient s'encanailler gentiment devant l'effeuillage sophistiqué des danseuses.

Connor avait également compris que s'ils revenaient, c'était parce qu'Amandio savait faire la différence. Alors qu'il encourageait les maris à s'offrir certains spectacles privés - qui ne transgressaient néanmoins jamais ce qui était autorisé, Amandio tenant à l'intégrité de ses danseuses et à la respectabilité de l'endroit - il séduisait des femmes que plusieurs années de mariage commençaient à lasser. Tout le monde ressortait du restaurant ravi, les femmes encourageant leurs maris à venir se divertir de cet érotisme inoffensif, les maris de voir leurs femmes ressortir heureuses de cette échappatoire à leur quotidien.

"C'est très facile les filles gamin. Beaucoup plus facile que tu ne crois. Elles te paraissent encore un mystère, et tu as raison, car elles le sont encore pour moi. Mais il faut savoir leur parler, leur faire croire qu'elles sont uniques. Je peux dire que chaque femme qui quitte mes salons, pense avoir vécu une aventure supérieure. Et c'est le cas. Car chaque femme est une aventure. Tu sais des femmes, j'en ai connues ici. Et je te mentirai si je te disais que je les ai toutes conquises. Mais je te mentirai également si je te disais qu'il existe des règles".

Connor souriait des grands discours d’Amandio, mais restait admiratif de son petit manège qui semblait réglé comme une montre suisse, de cette voix douce, enveloppante, qui venait s'enrober comme une étole dans le cou de ces légitimes en quête d’illégitime, de ces sourires, gênés mais séduits, affriandés et déjà conquis.

Les seuls jours où l’on n’entendait pas Amandio étaient les jours où son épouse passait vérifier la comptabilité du restaurant. Elle n’était pas vraiment dupe des contigences entretenues par son mari, qui devenait un prompt exécutant dès qu’elle mettait un pied dans le restaurant. Il était devenu maître dans l’art d’être un céladon exemplaire côté cour et un godelureau intraitable côté jardin, soupirant devant l’éternel sous le balcon et hôte remarquable dans les salons.

Contrairement à ce que pouvait penser Amandio, Connor était loin d'être en reste. Il y avait bien entendu ces filles qu'il rencontrait dans les bars, quand il jouait. Même pour un piètre joueur, qu’il n’était pas au demeurant, le public est une proie facile.

Et puis il y avait les filles d'Amandio. Ce dernier n'en savait rien et Connor se gardait bien de le faire savoir. Modestie ou instinct de survie, il ne disait rien de ses aventures gourmandes. Devenu rapidement homme à tout faire dans l'établissement, il tournait souvent autour des loges au moment des spectacles.

Pour certaines des filles, c'était le petit frère. Pour d'autres, c'était un petit ursiné un peu fruste mais attachant qui venait les faire chanter avec sa guitare en loge, quand la revue était terminée. Il les faisait rire, jouant de leur affection pour lui. Elle l'appelaient Ginger boy et aimaient à le taquiner.

"Ce qui est bien avec toi, c'est que tu rappelles pas" avait-il dit à Kee-kee, la jolie et frêle asiatique qu'il avait vu à échéances plus ou moins régulières pendant quelques mois.

Il était comme cela Connor, il ne leur promettait pas la Lune, pas même les étoiles, mais simplement quelques nuits sous les toits de Paris.

L'une d'entre elles, particulièrement, l'avais pris sous sa protection. Katie, la meneuse de revue sud-africaine s'était immédiatement prise d’attendrissement pour le jeune irlandais un peu maladroit à l'accent un peu rustaud. Elle l’appelait « my sweet goldfish ». Il avait de l'ambition, beaucoup, des rêves, beaucoup, et elle savait mieux que quiconque combien devenir un artiste accompli était une tâche difficile, elle qui se demandait tous les soirs si être meneuse de revue dans un restaurant minuscule était vraiment ce qu'elle avait souhaité.

"Pourquoi ne monterais-tu pas sur scène, un soir, pour l'un de mes numéros?"

"C'est ridicule. J'aurai l'air con. Je veux dire, je vais te gâcher le numéro. Y a toi, y a la grâce, la danse, et puis y a moi."

"Justement. J'ai envie d'être drôle. J'ai envie de m'amuser. Et toi tu joues. La semaine prochaine, on monte tous les deux."

"D'accord, mais si je fais ça après tu me laisses te choper".

Connor esquissa un demi-sourire ironique à sa grande sœur, qui n'avait pas besoin de lui expliquer que cela n'arriverait jamais.

Alors elle le fit travailler. Connor répétait, jour et nuit. Il s’entraînait devant Braeden qui semblait parfois vraiment s'arrêter pour l'écouter consciencieusement. Connor aimait ce soutien silencieux et imperturbable.

Il aurait tellement aimé devenir quelqu'un.

Le jour J, il était pétrifié. Il avait joué dans de nombreux bars pourtant. Avait hurlé sur de nombreux gérants un peu trop chiches sur le cachet. Mais ce soir c'était différent. Ce soir il jouait avec Katie. Ce soir plus que d'autres il devait être à la hauteur.

Avant de monter sur scène, Katie l'embrassa sur le front.

"Je suis aussi flippée que toi. Break a leg sweetheart!"

Katie commença à danser. Connor l'interrompit, comme ils l'avaient prévu. Et, sans qu'il ne s'en rende compte, les répliques s'enchaînèrent naturellement. Sans s'en rendre compte, les accords de Connor répondaient avec une fluidité incroyable aux mouvements de Katie. Sans qu'il ne s'en rende compte, le numéro était déjà terminé.

En sortant de scène, Katie pris Connor dans ses bras. Elle pleurait.

"Merde, qu'est-ce que t'as?".

Connor ne savait jamais comment réagir quand une des filles pleurait. En général, il laissait une de ses comparses venir à elle pour s'enquérir de la raison de ses sanglots.

Mais là, ils étaient seuls.

"Rien. Je suis heureuse, c'est tout. Tu es un partenaire formidable".

"Ben merde... merci... toi aussi, enfin je veux dire, c'était un honneur de travailler avec toi."

Amandio arriva en trombe en coulisses.

"C'était quoi ça? Vous ne m'avez rien dit, alors on fait la révolution? Ici rien ne se passe sans que je vous ai donné mon accord".

Katie et Connor n'eurent pas le temps de s'expliquer qu'à la fureur d'Amandio fit place un large sourire.

"Mes enfants c'était génial, c'était formidable, je vous aime! On va appeler ça... on va appeler ça..."

"Katie and the goldfish".

"Katie and the goldfish, j’adore, je n’aurais pas trouvé mieux, je n’aurais pu rêver meilleure meneuse de revue. C'est parfait. Tu es parfaite. Vous êtes parfaits. Je vous aime. Je vous veux tous les soirs de week-ends sur scène tous les deux".

Amandio changea l'affiche. Après deux saisons, tout ce que Paris comptait de plus averti vint voir Katie et son goldfish.

Connor était ravi. Il avait offert une compagne à Braeden et un bocal un peu plus grand.

« J’espère qu’elle te plaît. Ou qu’il te plaît d’ailleurs, le vendeur m’a assuré que c’était une femelle, mais si ce n’est pas le cas, il faudra t’y faire. Et faites pas trop de saloperies, c’est pas parce que je ramène des filles devant toi que tu dois te sentir obligé de faire pareil ».

Connor était heureux. Du moins, il avait tout pour l’être.

Un soir où il répétait avec Katie, elle l’entendit soupirer.

« What is it darling ? Ca ne va pas ? »

« Si. Tu crois qu’un jour je retrouverai mon père ? »

« Que sais-tu de lui ? »

« Rien. Enfin si, qu’il a passé une nuit avec ma mère il y a vingt ans, qu’il s’appelle François. Elle ne sait pas ce qu’il faisait. Voilà la tableau, c’est pas très glorieux. Je suis le fruit d’une aventure sans lendemain… »

« Tu sais quoi, je crois que tu ne trouveras pas le père que tu cherches ici. »

« Je te remercie de tes encouragements... »

« Invite ta mère, elle serait fière de te voir sur scène. Tu as de quoi lui payer un billet non ? »

« Ma mère m’a toujours pris pour un garçon un peu dans la lune, un peu dans son monde, elle ne viendra pas ».

« Essaie. »

Connor n’écrivit pas une longue lettre. Il envoya simplement un billet à sa mère, pour venir passer le week-end à Paris.

Un mois plus tard, il demanda à Katie s’il voyait une petite dame seule dans la salle.

« Il y a une dame oui, un peu au fond. Elle n’est pas seule. Il y a un homme avec elle ».

Connor n’avait jamais vu sa mère avec aucun homme que ce soit.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il l’avait toujours élevée en mère courage qui avait éduqué son enfant seule et s’était sacrifiée pour lui.

« Il faut y aller Connor, c’est à nous ».

Connor était tétanisé. Son père pouvait-il être l’homme qui accompagnait sa mère, cet homme qu’elle n’avait pas revu depuis si longtemps ? Cela n’avait pas de sens.

Il monta sur scène pétrifié, et parcourut la salle. Les feux dans le visage, il ne pouvait distinguer en détail le public. Il s’arrêta sur une silhouette. Il aurait reconnu sa mère entre toutes. Face à lui il y avait donc sa mère, et cet homme, dont il ne pouvait savoir s’il était blond, brun ou roux, s’il était plus âgé qu’elle ou non. Il se retourna vers Katie, qui lui adressa un regard rassurant.

Ils étaient en place, ils avaient leurs marques. Connor jouait. Quand il était sur scène avec Katie, il oubliait tout. Galway, sa mère, l’église. La musique était peut-être la seule chose qui l’avait sérieusement détourné de Dieu. Un peu plus jeune, il avait voulu devenir séminariste. Et puis, il y eut les filles. Ces filles auxquelles il n’accordait pas vraiment de place pour le moment. Elles passaient dans sa vie, elles partageaient des moments de lit. Il ne se comportait jamais mal pour autant avec elle. C’était un garçon correct, mais qui ne promettait pas plus que ce qu’il voulait bien donner. Un jour il tomberait amoureux. Peut-être. Ce n’était pas vraiment dans ses préoccupations du moment. Ses préoccupations du moment c’était de partager cette scène, de faire la seule chose qu’il savait vraiment faire, parce qu’il ne savait rien faire d’autre. Parfois il se disait qu’il aurait aimé être employé dans une épicerie. Mais il ne supportait pas l’autorité. Etre charpentier, peut-être. Mais il était trop maladroit. La musique était la seule chose qu’il pensait savoir faire correctement, et qui rendait les gens heureux le temps d’une chanson, le temps de quelques accords, le temps de quelques notes en suspens. Il aspirait juste à en vivre honnêtement. Et Amandio lui offrait une des plus belles et talentueuses partenaires qu’il pouvait imaginer. Là, il était à sa place comme nulle part ailleurs.

Après le numéro, il n’osa pas rejoindre la salle. Katie le rassura.

« Je suis avec toi, quoiqu’il arrive ».

Sa mère le rejoint, accompagnée de ce qui avait été silhouette, un fantasme, une ambition non avouée, et qui devenait soudain une réalité déconcertante.

« Je suis si fière de toi mon fils… »

Connor était figé, il avait peur de comprendre.

« Est-ce que … Qu’est-ce que… »

« Connor… il était temps que je te présente ton père… »

Le cerveau de Connor était devenu un maelström de convictions et de rêves qui se diluaient, s’entrechoquaient, se détruisaient.

« Père O’ Domhnaill ? »

« Je ne savais pas comment te le dire, je te racontais que ton père était français pour ne pas que tu le cherches à Galway, je n’aurais jamais imaginé que tu partirais pour la France… Et puis quand tu as décidé de partir, je n’ai pas osé te dire la vérité, tu avais tellement confiance en Patrick… »

« Patrick… »

« Mon chéri j’espère que tu me pardonnes... on a pensé que c’était mieux pour toi que tu ne saches rien. Lui était là, il te suivait, il te conseillait, tu le voyais presque tous les jours… »

« Patrick… »

Amandio arriva comme à son habitude en tornade, interrompant les retrouvailles.

« Une mère, un père, leur fils, les oiseaux se cachent pour forniquer c’est tellement beau, c’est so rétro 80, j’adore ! »

« Il faut que j’y aille… »

Connor quitta le restaurant et ne revint qu’une semaine plus tard, alors certain que sa mère serait repartie à Galway.

Connor mit un an avant de retourner en Irlande. Une année pendant laquelle il ne mit pas un pied à l’église. Une année interminable pendant laquelle il continua à jouer avec Katie. Une année à se demander s’il pourrait pardonner à sa mère, et à celui qu’il ne pouvait appeler autrement que « mon père » avec cette dimension qui prenait une résonnance nouvelle et assourdissante dans son esprit.

Et puis, aussi soudainement qu’il avait pris ce bus deux ans plus tôt, il prit un avion pour l’Irlande. Après tout, il avait une mère, et il avait un père. Seul eux le savaient, mais tout cela était bon.

Cette après-midi d’hiver était étonnamment douce. Connor était parti faire quelques courses pour sa mère dans le quartier. Il repassait devant ces maisons colorées qui tranchaient avec le gris du ciel. Notre-Dame de l'Assomption et de Saint-Nicolas et son dôme Renaissance était là, massive, intraitable, insubmersible. Il y avait toujours autant de gens à la sortie de l’office de onze heures.

A cette architecture gigantesque il préférait souvent les chapelles, mais il prit le temps de s’asseoir quelques minutes à l’intérieur.

Tout cela était inconvenant. Mais après tout, il n’avait jamais été quelqu’un de très convenant. Sous ses airs placides, il continuerait sans doute de claquer des portes, de passer sous des barrières, de prendre des trappes pour mieux connaître les dessous de ce qui est.

Et puis qui était-il pour juger sa propre mère. Il lui avait pardonné. Il ne dirait rien. Tout cela resterait entre eux, et c’était très bien. Il partageait cette culture de la réserve et de la discrétion, quand il le fallait. Qui était-il pour juger ce père qui avait toujours été là et qui s’était détourné de ses vœux pour une faiblesse que Connor ne connaissait que trop bien. Après tout, ces protestants dont il partageait la terre n’étaient peut-être pas tout à fait dans le faux. C’était bien une lourde tâche que de vouloir agir directement au nom du fils de Dieu. Peut-être, il y a vingt ans, le père O’ Domhnaill aurait-il dû tout abandonner pour la mère de Connor. Peut-être avait-il fait un sacrifice qui était juste et courageux. Qui était-il pour juger qui que ce soit...

Par cette ballade matinale, Connor reprenait ses marques, respirant l’air marin qui arrivait jusqu’à la rue. Ce cadre qu’il avait toujours connu avait été chamboulé, le tableau prenait des couleurs nouvelles. Connor s’arrêta devant le bureau de poste.

La vérité était là depuis le départ, évidente, celle qu’il n’avait jamais voulu voir.

Celle dont il avait dû s’éloigner pendant deux ans pour qu’elle lui devienne essentielle.

La vérité et sa peau diaphane frappée de taches de rousseur. L’évidence et ses yeux teintés de vert sinople.

Eireen était incroyablement belle au soleil de cette éclaircie mutine.

dimanche 7 août 2011

Pendant ce temps, à Vera Cruz...


- Qu'est-ce qu'elle dit?
- Elle dit qu'on a rien pour faire l'édito du numéro de rentrée. 
- Il était pas question de faire un truc sur les gamins qui clamsent en Afrique?
- Elle dit que ça a déjà été fait. Et que quitte à parler de danger mortel dû à la sous-nutrition il vaut mieux parler de la  meuf du Prince William ou du régime de la Beckham après son quatrième accouchement. 
- Mais et les gamins qui crèvent alors?
- On a déjà fait un encart sur le sujet en juillet. 
- Et alors, on s'est payés je ne sais combien de unes sur DSK on peut bien en faire une sur la Corne de l'Afrique non?
- Pas bankable. Les seules cornes qui parlent à nos lecteurs c'est celles d'Anne Sinclair. 
- Et Georges Clooney, il dit rien Georges Clooney? Il est toujours sur le coup pour ces trucs là non?
- Ben c'est l'été. Il s'envoie son italienne au bord du Lac de Côme j'imagine. 
- Les ricains ils ont pas prévu un truc t'es sûr? Ils sont bons normalement les ricains, "We are the world" dans les années 80, ou le clip là avec Brad et Leo y a pas longtemps? Y a personne là de dispo? Sting? Bono? Line Renaud? Personne?
- Tous à Saint Trop.
- Donc on va se taper 4 sujets sur les chassés-croisés, 10 sur DSK, et 15 sur le temps pourri, mais personne veut faire un fil rouge Somalie.
- Nan. Tu sais ce qu'on dit, loin des yeux etc etc.  Ca va faire comme le Rwanda et tous ces trucs là. On en reparlera dans dix ans pour dire qu'on n'avait rien fait à l'époque et que c'est pas bien. Ah attends elle a une idée.
- Laquelle?
- On envoie Harry Roselmack en immersion chez les pauvres. Ou de la Villardiere. 
- T'es sûr?
- Y a de la drogue à Mogadiscio?
- Non...
- Y a des prostituées?
- Non...
- Merde t'as raison, ça marchera pas. Frédéric Lopez alors! Rendez-vous en terre inconnue. Avec William Carnimolla. Belle toute maigre. On tient un truc là non?
- On peut pas faire un truc genre telethon ou sidaction?
- Marchera pas. 
- Et s'ils étaient handicapés ou seropo?
- Les français donnent aux français. 
- Et une chanson?
- Elle dit que c'est ringard. Les charity songs c'est out. Ca fait gnangnan. Au mieux ils décrocheront une émission avec Daniela Lumbroso avec Lââm et Pascal Obispo. Ah attends, elle dit qu'on peut faire une émission 80's pour l'été. Elle dit qu'on pourrait faire un remix de "We are the World" avec Christophe Maé et Lorie.
- Tu crois pas qu'ils souffrent assez comme ca?
- Elle appelle David Guetta. C'est bon ça. 
- Ben voilà. David Guetta, les Black Eyed
Peas c'est parfait. 
- Elle a dit banco.
- Elle a dit banco?
- On vend la caravane et on fait un lancement au VIP room, trouve un traiteur, faudrait pas qu'on crève la dalle non plus. Prépare un shooting, on fait un dossier de six pages. 
- Top. On appelle MSF? 
- Non. David Guetta. Avec une photo de ses gosses, ça fait vendre.
Et on ajoute une bannière sur le site internet. Avec un lolcat. Et on fait twitter par Nikos Aliagas. 



http://www.unicef.fr
http://www.croix-rouge.fr
http://www.oxfam.org/fr
http://fr.wfp.org

Pour le prix de 10 paquets de cigarette, on envoie 1 000 sachets de réhydratation. 
Pour le prix d'une facture de téléphone avec dépassement de forfait, on envoie des biscuits hyperprotéinés à un groupe d'enfants pour un mois
Pour le prix d'une paire de Ray-Ban, on fait partir 320 sachets de lait thérapeutique en poudre. 

mercredi 3 août 2011

Jean-Michel, Sylvain et les Corinthiens.


Father O'Neil: And now for our next reading I'd like to ask the bride's sister Gloria up to the lectern.
John Beckwith: 20 bucks, First Corinthians.
Jeremy Grey: Double or nothing, Colossians 3:12.
Gloria Cleary: And now a reading from Paul's first letter to the Corinthians.


Wedding Crashers.



Je repense inlassablement à cette réplique lorsque dans les mots du témoins j'entends les cuivres qui résonnent et les cymbales qui retentissent. "L'amour est patient, il est plein de bonté".
D'une cérémonie à l'autre, les homélies se montrent plus ou moins ancrées dans la réalité.
"La famille est éclatée. On vit ensemble avant le mariage [horreur!] parfois entre hommes ou entre femmes [damnation!]". "Il vous en faudra de la patience lorsqu'il [ou elle?] rentrera saoul à une heure du matin [petit joueur?]

"L'amour ne passera jamais".

Les unes des grands hebdomadaires se font des billets de Catherine Millet, quand les manchettes des autres sonnent Catherine Middleton.

Diagnostic : Catherine M est sentimentalement schizophrène.

Heureusement, une constante estivale venait rassurer notre raison et notre petit cœur d'artichaut.

Sylvain, saison 6 de L'Amour est dans le pré :
1er épisode, il emballe.
1er épisode et demi, une voix off nous explique sobrement que "Sylvain et Valérie se sont rapprochés cette nuit". On imagine le rapprochement, tant la production a pris soin de laisser branchés les micros juste ce qu'il faut de temps pour que du pré on bascule dans le foin avec le soleil pour témoin.
2ème épisode Valérie s'est, dit-elle, trouvée de nouveaux beaux parents. Et parle mariage et enfants avec son cher et tendre avec qui elle est "en couple depuis deux jours".
"En couple depuis deux jours". Il me semblait ne pas avoir entendu cette expression depuis les couloirs du collège.
J'admirais l'efficacité de l'agriculteur de l'Orne, lorsque, de notre coté, nous freinons tous fers en avant lors d'un diner un peu trop prématuré. Voire d'un verre un peu trop prématuré.

La scène serait des lors des plus improbables.
Premier verre un vendredi soir. Il est charmant. Elle est jolie et enjouée. Ils se plaisent. Oublient volontiers la règle des trois jours. Se revoient le lendemain soir. Dinent. Reprennent un verre. Puis un autre verre. Chez lui. Batifolent dans le foin, ou plutôt dans les plumes. Dimanche matin. Toc toc toc. Sa mère est sur le pallier avec les croissants. Au déjeuner on parle enfants et emprunt sur trente ans. Lundi matin, elle exhibe son annulaire aux yeux envieux de ses collègues de travail.
Alors que vous, le lundi, devant la machine à café, vous en êtes encore à vous interroger sur l'opportunité de le rappeler, après ce verre, vendredi dernier.

Jean-Michel, après une ballade au milieu des chèvres, en est certain : il a trouvé la femme de sa vie.

Loïc, après avoir fait face au regard de la frêle et citadine Marie, se détournant de sa main rugueuse qui en enserrait ses petits doigts fragiles :
"Je suis un peu déçu c'est sûr. Mais Véronique, elle bien pour moi".
La raison a ses raisons que le cœur...
Au moins faisait-elle partie de ses favorites. Contrairement à Maud et Jean-Claude.
"En fait, tu faisais partie de la liste des "non". Et puis il y a eu un désistement. Donc même si t'étais en 20 ben du coup je t'ai demandé de venir". Et le pire, c'est que cela pourrait coller.

"L'amour prend patience [...],
ne se gonfle pas d'orgueil, [...]
il n'entretient pas de rancune, [...]
il espère tout, il endure tout
L'amour ne passera jamais".

Et le témoin de se lever, faisant tinter son verre :
"A Ludivine, ma jolie et tendre cousine, choix numéro 47 sur l'échelle de Guillaume. Qu'ils soient heureux".

samedi 30 juillet 2011

Dico-thon : ovation


On apprend des choses fascinantes au cours de lectures estivales. Que la France est peuplée de Francs-Maçons et obsédée sexuelle, certes. Mais on peut aussi apprendre les fabuleuses racines historiques de ce qui fait la beauté de notre langue française.

Ainsi, n'avais-je jamais fait le lien entre les standing ovations à l'américaine, et les racines de ce mot qui nous ramènent à la basse-cour (ovis,-is : mouton, brebis, in Le Latin pour les nuls, 2ème volume).

L'explication en est toute simple.
Dans la Rome Antique, les généraux revenant victorieux se voyaient célèbrés lors d'une cérémonie dite du "triomphe".
Un grand défilé était alors organisé à travers Rome, qui menait au Capitole, devant lequel étaient sacrifiés des bœufs. Le général vainqueur, couronné d'un laurier, sillonnait ainsi la ville sur son char triomphal. A l'occasion, il avait même droit à son petit monument. Le Triomphe était accordé par le Sénat lorsqu'une guerre était terminée, que les troupes étaient rentrées et que Rome était en sécurité. Il restait un hommage exceptionnel.

Pour les autres, il y avait l'ovatio : le triomphe du pauvre en quelque sorte. Elle récompensait un général certes victorieux, mais qui n'avait ramené qu'une partie de ses troupes, ou qui n'avait pas affronté d'armée digne de ce nom (de pauvres petits esclaves qui avaient eu le mauvais goût de de révolter par exemple). Elle était également décernée lorsque la victoire n'avait pas nécessité de combats sanglants (à Rome, on aime bien les discours, mais une bonne victoire bien martiale, on n'est pas contre).
Le général grimpait alors à pied au Capitole et se contentait de myrte au lieu de lauriers. Et au lieu d'un sacrifice de taureaux, une brebis était offerte aux Dieux.

Le Triomphe, c'est un peu la remontée de la place de la Concorde à la place de l'Etoile sur un Hummer avec une médaille de la Légion d'Honneur. C'est les Bleus en haut d'un bus immortalisés dans moult reportages que l'on devra s'ingurgiter pendant une dizaine d'années à vivre sur le souvenir d'une victoire passée.

L'ovatio, c'est une remontée en vélib du rond-point Roosevelt à la même place de l'Etoile. Avec Mireille Mathieu en fond sonore. Et une jolie médaille de chevalier des Arts et des Lettres (Christophe Mae l'ayant obtenue, c'est dire que c'est l'honneur du pauvre désormais).

Aujourd'hui, ovation et triomphe se confondent quelque peu. On ne sacrifie plus de brebis, ni de bœuf, sur l'autel des planches. On se contente de se lever, et d'applaudir. Et c'est heureux. La balneo-oblation dans les coulisses des salles de spectacles étant depuis quelques années assez mal perçue. Simple question d'hygiène, bien entendu.

lundi 11 juillet 2011

Simon says : play.



Le jour était levé depuis un bon moment déjà. Une heure, peut-être.


Nous quittâmes l'appartement cossu de celui qui avait été notre hôte de la nuit pour retrouver les boulevards de Saint Germain. Saint Germain, des jeunes premiers en scooter, écharpe autour du cou et cheveux en broussaille, c'était un peu cliché.



Nous nous étions quittés dans une atmosphère d'épilogue urbain. Certains terminaient leurs troisième année de formation professionnelle. D'autres allaient intégrer ce "cours des grands" en septembre. Les mains flirtaient dans des badinages interpromotions, comme entre les casiers des couloirs d'un lycée. Chirurgiens ou étudiants, mères de famille ou nymphettes, cette nuit là, nous avions tous un peu quinze ans.


Une semaine plus tôt, nous avions assisté à cinq heures d'audition. Aucun de nous ne les avait vues passer.


Une de mes camarades m'avait prévenue :


"Tu verras, on va aller au Gymnase, tu iras voir une audition, puis une autre, et le mois de juillet arrivera. Là tu comprendras que tu es devenue accro".


Certaines présences scéniques étaient juste évidentes.

De ces regards, de ces gestes, de ces tons qui vous emmènent dans une faille spatio-temporelle, vous faisant oublier que la scène n'a finalement duré que dix minutes tant vous êtes parti loin.


Tous les visages, tous les emplois s'étaient entrechoqués au cours de l'année.

L'ours attachant dans sa chemise trop grande, qui vous arrache des rires sans même qu'il n'ait besoin de parler, juste de par sa façon de marcher, ou de regarder son partenaire.
La mangeuse d'homme, carnassière magnifique, lionne redoutable.
Le calme et bienveillant, l'imperturbable au mot rare mais toujours à propos.
La réservée mais non moins volontaire douceur qui se forçait à sortir d'elle-même un peu plus à chaque fois.
Le jeune chien fou faux voyou et au fond bien inoffensif.
Le mystérieux taiseux au regard clair.
La gracieuse et décidée jeune femme de bonne famille dont le verbe est autant altier que le port.
L'imperturbable flegmatique dont la générosité se révélait semaine après semaine.
Le gargantuesque tendre et magnanime.

Et tant d'autres encore...

Se croisaient la candeur et l'ironie, le charme et la rudesse, les années d'études et les années de terre, l'expérience et l'innocence.


Tant d'emplois, tant de personnes et personnages qui se mêlaient et se démêlaient, illusionnaient de sincérité, doutaient, se révélaient, brillaient, touchaient.


Et puis un professeur. Entier. Sanguin. Passionné. Accumulant les qualificatifs comme seuls le font les excessifs.
Une nébuleuse superbe aux saillies intraitables.
Autant que peut l'être un maître exigeant, qui vous rend insatisfait lorsque vous vous savez que vous n'avez été que médiocre. Que vous vous êtes contenté de dire, de mimer sans ressenti, simple fantoche errant.

"Et puis soudain, une fois sur le plateau, on se rend compte qu'on ne sait plus marcher, que tous les petits gestes de la vie deviennent des prouesses. Ouvrir une porte est un exploit, ôter son chapeau un pari audacieux, dire deux syllabes à la suite sans bafouiller, une performance" (1).


Certains d'entre nous marchaient encore à quatre pattes, rampaient la rampe, se cognaient la tête contre le quatrième mur.

D'autres étaient rapidement devenus des actores erecti.

Ils avaient encore beaucoup de chemin à faire, nous en avions tous, une longue route semée d'obstacles et d'alexandrins, de mots qui buttent et de mauvais jeux de main.


Au départ, on se dit que l'on y consacrera un soir par semaine, deux tout au plus. Et puis on accélère le pas et les séances. On se fâche avec les cabotins fumistes, les couards qui vous laissent assumer pour deux la responsabilité d'un échec lorsque l'on court déjà une autre vie toute la journée durant. On admire la générosité de jeu des camarades qui montent sur scène. On est groupie de l'un et envieux de l'autre.


Une symphonie humaine appétente car forcément inachevée.


On se congratule en ayant conscience que l'on est encore tout petit, que l'on sait si peu de choses, et que cela nous ravit.


(1) Petit lexique amoureux du théâtre, Philippe Torreton, Stock.



mardi 28 juin 2011

Doves, fishes, paper lanterns and Ana Gog





"Do you not get it, lads? The Irish are the blacks of Europe. And Dubliners are the blacks of Ireland. And the Northside Dubliners are the blacks of Dublin. So say it once, say it loud: I'm black and I'm proud".



Jimmy Rabitte, the Commitments.



Je tournais dans les petites rues en sens unique du 20ème arrondissement en ce doux dimanche de juin. Quelques jours auparavant, s'étaient invités à ma soirée deux charmants Irlandais. Des Irlandais comme un imaginaire artistique pourrait les dessiner. L'un d'apparence brute mais littéraire, à l'accent ténébreux et coupé au couteau . Une gueule, à proprement parler. L'autre à l'élégance musicienne, casquette couvrant à peine ses yeux clairs. Le sombre poète aux allures de sage voyou et le doux ménestrel guitare sur le dos.



Je ne les avais pas revus entre temps, avant ce suave soir de printemps.



Au détour d'une rue calme, je découvrais un lieu qui m'était inédit, le Carrosse, petit espace de création autogéré, maison d'accueil pour artistes en panne d'exposer, cocon pour concerts intimisés.


En attendant ma compagne galloise, je m'installais, liais connaissance, prenais attache avec le lieu.



La salle de concert était juste derrière, à mi-chemin entre un hangar qui accueillerait les élans artistiques des petits derniers et une cour aux lampions, une guinguette intimiste.



Le premier groupe était français. Parisien. Autant que peuvent l'être des musiciens qui laissent se balader leurs mots le long d'une contrebasse, au gré d'un timbre de raconteur d'histoires.



Dans le fond, s'agitait déjà Kevin, manifestement habitué des lieux, qui trépignait, imbibé au gin tonic, dans l'attente de ses compatriotes.



Mike et ses comparses ont finalement pris possession de la scène. Et les mots ont tout leur sens. Dès les premières notes, ressort une personnalité qui dépasse chaque membre du collectif. Qui a sa propre respiration, ses propres mouvements vitaux.



Car c'est bien de collectif qu'il s'agit, dont le nombre de participants oscille au gré des scènes, n'hésitant pas à inviter et se faire inviter. Ce soir ils étaient cinq. Un trompettiste attendait dans son coin qu'on lui fasse une place. Une belle bande avec qui on ne demande qu'à sympathiser une fois le concert terminé.


Ils me faisaient penser aux Commitments. L'un d'entre eux surtout, massif, aux cheveux attachés en arrière et au pull sans âge. Un des autres était tout mince et rouquin, comme l'était Glen Hansard à l'époque de la sortie du film. Derriere sa batterie, une rousseur tout en rock et bracelets de force. Il y avait enfin un grand gamin brun qui achevait le tableau.



Des gosses, heureux de jouer ensemble. Mike était des plus calmes. So regard clair et bienveillant supervisait cette marmaille magnifique. Pendant ce temps, Kevin braillait, dansait comme un pantin mal articulé. Et pour une fois, je n'en voulais pas à ce saoulard de polluer la scène. Il était tellement couleur locale à sa façon, on l'aurait imaginé être sorti du film Les Virtuoses, tel un musicien qui aurait été viré de l'orchestre car il tirait trop sur sa bouteille. Michael, d'une patience stupéfiante, le laisser aller et venir et s'amusait presque de ses pitreries.



Ana Gog vous berce et vous emporte, avec ce charme bien propre aux irlandais qui donne l'impression que leur musique est l'incarnation d'un calme retrouvé après des années de conflit. On y a entendu de la mélancolie. On y a entendu l'appel de tribus issues des montagnes, on y a entendu la guerre et la paix, les colombes et les poissons d'eau douce, les ballades sous un clair de lune un peu pluvieux.


On aurait voulu rencontrer l'un d'entre eux au coin d'une rue, pour entrer dans un magasin de musique et refaire un monde musical autour des instruments d'exposition, tels Glen Hansard et Marketa Irglova dans Once.




Après tout, c'est l'image que nous offre cette Irlande qui se projette sur nos écrans et nous berce dans les cordes de Damien Rice. Un peuple qui reste à part, un peu mystérieux, un peu romantique, un peu mélancolique. Une terre jusqu'à laquelle ne sont pas remontés les Romains, et qui cultive encore aujourd'hui sa différence avec la Grande-Bretagne et l'Empire occidental. Il y a un peu de tout cela chez Ana Gog.



Ces Irlandais ont le don de nous emporter dans leur univers, et Ana Gog nous promène ainsi à travers ses expérimentations, nous laissant reposer la tête contre l'accoudoir au son de leur ballades, nous promettant de ne pas quitter la maison alors que le soir arrive, puis nous emportant dans la ferveur de leurs élans instrumentaux, intervertissant les mains qui passent de la guitare au piano, des choeurs aux claviers, murmurant à la Lune et hurlant aux vertes collines.



Et alors on se voit partir là-bas, et rencontrer un de ces Irlandais sur un petit chemin, un peu poète, un peu musicien, qui nous ferait danser dans des brumes de stout, puis nous conterait son pays et nous jouerait du tin whistle sur un petit mur de pierre, à l'extérieur du village.


Tout un imaginaire.



Mais que demande-t-on à des musiciens, sinon d'installer en même temps que leurs instruments leur monde, et de nous emporter loin, très loin d'ici...




"The water is wide, I can-not cross o'er.


And neither have I the wings to fly.


Build me a boat that can carry two,


And both shall row, my true love and I".



En réalité, l'origine de cette chanson est plus anglaise ou écossaise qu'irlandaise. Mais on retrouve des liens de parenté avec des morceaux irlandais, alors...







ANA GOG - MR.MAGPIE from Media Coop on Vimeo.



ANA GOG - DOVE & FISHES from Media Coop on Vimeo.



ANA GOG - MOUNTAIN RESCUE from Media Coop on Vimeo.



http://www.myspace.com/anagogmusic


Le groupe revient à Paris à la rentrée après un Irish tour. Ne les manquez pas, car bien sûr il y a myspace, bien sûr il y a les enregistrements studio. Mais c'est à dix mille lieues de ce qu'il se passe sur scène...




jeudi 19 mai 2011

I am a man





Guillaume regardait avec anxiété l'écran désespérément muet de son smartphone.

Il l'allumait, le tripotait et le rallumait encore à échéances régulières de quelques minutes, pour s'assurer qu'il n'avait pas de nouveau message.



Aucune nouvelle d'elle.

Pas un mot, pas même l'ombre de trois points en suspension dans son univers citadin.

Il ne voulait pas le savoir, après tout, si elle ne voulait pas rappeler, c'est qu'elle voguait sans doute déjà vers d'autres rivages.



De toute façon, il ne savait plus comment faire avec elles.







Entre deux lectures, j'avais atterri sur un article de cette jeune auteur, happée par l'actualité, à tort ou à raison, à son insu ou non.

Cela m'importait peu, et je me garderais bien de tirer toute conclusion facile et scabreuse de l'article en question ici, surtout vis-à-vis de quelqu'un qui a écrit dans Bordel, revue que j'ai eu l'occasion de feuilleter et qui a toute mon estime.



En revanche, la triste âme qui ressortait de certaines de ces lignes m'interpella.



Non que j'étais en désaccord total avec tout ce que disait ledit papier, mais je ne partageais pas la même acception de la féminisation de la gent masculine moderne.



"La dernière fois qu’un homme m’a accostée vulgairement et sans finesse dans la rue, le garçon qui m’accompagnait n’a pas bronché, « la violence ne sert à rien » m’a-t-il dit. Mon chien, lui, a montré les crocs. J’ai failli demander mon chien en mariage !"



La phrase m'a faite sourire.

Pour toutes ces fois où l'on se plaint de l'absence d'homme dans tout ce qu'ils peuvent avoir de protecteurs.

Mais protecteur ne veut pas dire belliqueux.

Le plus à propos est sans doute de maîtriser plus une saillie qu'une dague.

Qu'il ne réagisse aucunement, et je comprends la déception.

Qu'il réagisse violemment et je n'agréerai pas forcément à la façon de faire, bien que, soyons francs, un tel coup de sang est non seulement séduisant, mais flatteur.



Pour le reste, si je retrouvais certaines de nos doléances féminines dans le postulat de départ, je ne suivais plus.



L'auteur semble dans un premier temps s'agacer de ces hommes petite-maman.

Ils changent les couches, habillent leurs enfants pour l'école et sont incollables sur le dernier héros de dessin animé à la mode dans les cours de récréation.



Est-ce que cela leur retire leur masculinité pour autant?



Pas forcément.



Elle en serait même sublimée de cette protection de ce qu'ils peuvent avoir de plus sincère.



Et puis, les femmes ont toujours été attendries par les pères de famille attentionnés.



"Les familles pullulent de « Tanguy » qui squattent chez papa-maman avant de migrer directement chez mademoiselle, qu’ils transformeront en Madame sans nécessairement trouver bon d’apprendre à gagner leur vie entre-temps, après tout « ma femme a une bonne situation, et il faut bien quelqu’un pour garder les enfants »".



Nous ne devons pas connaître les mêmes Tanguy.



Qu'il y ait de grands garçons qui s'attardent chez Papa-Maman, oui.

De là à ce que tous ces mammoni partent directement vivre chez leur chère et tendre "sans nécessairement trouver bon d'apprendre à gagner leur vie entre temps", et l'on se restreint à une certaine couche sociale.



Car les autres, la vie, ils n'ont d'autre choix que de la gagner comme ils peuvent.



Et si s'attarder chez leurs parents peut se comprendre par un certain confort de vie, il est surtout le signe d'un marché immobilier décourageant pour les jeunes actifs.



Et le choix de rester père au foyer, un choix souvent plus économique qu'autre chose.



Rares sont ceux qui passent directement de l'état de grand garçon attardé à père au foyer par choix.

Rester au foyer est synonyme d'un minimum d'instinct paternel, qui saurait difficilement suivre un besoin d'être materné.



"C’était avant mai 68 et la libéralisation de la femme, en ce temps reculé, les hommes protégeaient les femmes qui acceptaient, en échange, un rôle bien à elle".



En voiture Simone, repars ta valise sous le bras avec tes 343.



"Un rôle bien à elle"...

Ces mots résonnaient dans ma tête.

Et pourtant je suis loin d'être une ultra-féministe. Bien loin même, plus proche d'un féminisme modéré, adapté à cet état de fait : l'homme est différent de la femme, et cela est bon.



Je ne sais pas ce qui relève de ce "rôle bien à nous".



Je sais en tout cas, ou plutôt je constate, qu'à chaque fois que j'entends "Les hommes n'existent plus", j'entends en face "si, nous sommes là, mais nous sommes perdus".



Perdus parce que nous allons trop vite pour eux.

Nous voulons tout et son contraire.

L'indépendance et la protection.

L'insouciance et Pâques aux tisons.



Quelque part, je vous comprends un peu.



Parce que je vous ai vus hésiter, tourner en rond, maugréer et revenir sur vos pas.

Parce que vous ne savez plus ce qui doit se dire, et ce qui ne se fait pas.



Alors vous n'osez plus.



Osez, osez roses et épines!



Nous le savons, nous ne vous facilitons pas toujours la tâche.



Quelques mots de trop et vous craignez de frôler la goujaterie.

Quelques mots en moins, et vous nous perdez déjà.



Alors invitez-nous, remisez au placard vos crèmes, rangez au fond d'un tiroir vos guides, vous ne savez plus comment vous comporter, alors débarassez-vous de votre "Séduction pour les Nuls" et soyez juste vous.





"Etre romantique à Paris, c'est signer un pacte avec le célibat", disait-il.



Que nenni.



On ne vous demande pas d'aller tuer un ours à mains nues.

De toute façon, ce serait contraire à la Convention de Washington, et ce n'est pas parce que l'on aime les mauvais garçons que l'on voudrait vous voir derrière les barreaux.



Soyez l'inconnu qui offre des fleurs, surprenez-nous, faites-nous rire, cela tient à tellement peu de choses parfois, car au fond, nous sommes des filles simples.



Ne restez plus dans votre coin, tétanisés de ce que nous pourrions penser.



Troublez les grandes adolescentes que nous sommes, vous savez le faire, ayez juste un peu plus confiance, on ne mord pas.



Partez couper du bois et jouer avec les enfants.

De toute façon, l'inverse serait contraire à la Convention de New York.



C'est peut-être pour tout cela que j'écris plus souvent au masculin qu'au féminin.



Parce que je vous ai vus douter, errer, pleurer parfois.



Mais aussi parce que je vous ai vus forts, volubiles, étonnants, bizarres, surréalistes.



Parce que vous nous faites sursauter le cœur et pleurer de rire.



Parce que vous pouvez être l'ours et l'agneau, le lion et le pinson.



Parce qu'un mot de vous et nous ne partagerons plus l'addition.



Un mot de vous et les Amazones que nous sommes redescendrons de leurs grands chevaux et n'aurons plus un regard pour les imbus étalons.



Parce que vous savez vous battre quand cela en vaut la peine, pour une femme, pour un gamin, pour une grande cause, pour un chagrin, pour une bière, pour un refrain, pour un tout, pour un rien.



Parce que lorsque vous arrêtez de faire vos têtes de cons, Hommes, nous vous aimons.