On apprend des choses fascinantes au cours de lectures estivales. Que la France est peuplée de Francs-Maçons et obsédée sexuelle, certes. Mais on peut aussi apprendre les fabuleuses racines historiques de ce qui fait la beauté de notre langue française.
Ainsi, n'avais-je jamais fait le lien entre les standing ovations à l'américaine, et les racines de ce mot qui nous ramènent à la basse-cour (ovis,-is : mouton, brebis, in Le Latin pour les nuls, 2ème volume).
L'explication en est toute simple.
Dans la Rome Antique, les généraux revenant victorieux se voyaient célèbrés lors d'une cérémonie dite du "triomphe".
Un grand défilé était alors organisé à travers Rome, qui menait au Capitole, devant lequel étaient sacrifiés des bœufs. Le général vainqueur, couronné d'un laurier, sillonnait ainsi la ville sur son char triomphal. A l'occasion, il avait même droit à son petit monument. Le Triomphe était accordé par le Sénat lorsqu'une guerre était terminée, que les troupes étaient rentrées et que Rome était en sécurité. Il restait un hommage exceptionnel.
Pour les autres, il y avait l'ovatio : le triomphe du pauvre en quelque sorte. Elle récompensait un général certes victorieux, mais qui n'avait ramené qu'une partie de ses troupes, ou qui n'avait pas affronté d'armée digne de ce nom (de pauvres petits esclaves qui avaient eu le mauvais goût de de révolter par exemple). Elle était également décernée lorsque la victoire n'avait pas nécessité de combats sanglants (à Rome, on aime bien les discours, mais une bonne victoire bien martiale, on n'est pas contre).
Le général grimpait alors à pied au Capitole et se contentait de myrte au lieu de lauriers. Et au lieu d'un sacrifice de taureaux, une brebis était offerte aux Dieux.
Le Triomphe, c'est un peu la remontée de la place de la Concorde à la place de l'Etoile sur un Hummer avec une médaille de la Légion d'Honneur. C'est les Bleus en haut d'un bus immortalisés dans moult reportages que l'on devra s'ingurgiter pendant une dizaine d'années à vivre sur le souvenir d'une victoire passée.
L'ovatio, c'est une remontée en vélib du rond-point Roosevelt à la même place de l'Etoile. Avec Mireille Mathieu en fond sonore. Et une jolie médaille de chevalier des Arts et des Lettres (Christophe Mae l'ayant obtenue, c'est dire que c'est l'honneur du pauvre désormais).
Aujourd'hui, ovation et triomphe se confondent quelque peu. On ne sacrifie plus de brebis, ni de bœuf, sur l'autel des planches. On se contente de se lever, et d'applaudir. Et c'est heureux. La balneo-oblation dans les coulisses des salles de spectacles étant depuis quelques années assez mal perçue. Simple question d'hygiène, bien entendu.
samedi 30 juillet 2011
Dico-thon : ovation
lundi 11 juillet 2011
Simon says : play.
Le jour était levé depuis un bon moment déjà. Une heure, peut-être.
Nous quittâmes l'appartement cossu de celui qui avait été notre hôte de la nuit pour retrouver les boulevards de Saint Germain. Saint Germain, des jeunes premiers en scooter, écharpe autour du cou et cheveux en broussaille, c'était un peu cliché.
Nous nous étions quittés dans une atmosphère d'épilogue urbain. Certains terminaient leurs troisième année de formation professionnelle. D'autres allaient intégrer ce "cours des grands" en septembre. Les mains flirtaient dans des badinages interpromotions, comme entre les casiers des couloirs d'un lycée. Chirurgiens ou étudiants, mères de famille ou nymphettes, cette nuit là, nous avions tous un peu quinze ans.
Une semaine plus tôt, nous avions assisté à cinq heures d'audition. Aucun de nous ne les avait vues passer.
Une de mes camarades m'avait prévenue :
"Tu verras, on va aller au Gymnase, tu iras voir une audition, puis une autre, et le mois de juillet arrivera. Là tu comprendras que tu es devenue accro".
Certaines présences scéniques étaient juste évidentes.
De ces regards, de ces gestes, de ces tons qui vous emmènent dans une faille spatio-temporelle, vous faisant oublier que la scène n'a finalement duré que dix minutes tant vous êtes parti loin.
Tous les visages, tous les emplois s'étaient entrechoqués au cours de l'année.
L'ours attachant dans sa chemise trop grande, qui vous arrache des rires sans même qu'il n'ait besoin de parler, juste de par sa façon de marcher, ou de regarder son partenaire.
La mangeuse d'homme, carnassière magnifique, lionne redoutable.
Le calme et bienveillant, l'imperturbable au mot rare mais toujours à propos.
La réservée mais non moins volontaire douceur qui se forçait à sortir d'elle-même un peu plus à chaque fois.
Le jeune chien fou faux voyou et au fond bien inoffensif.
Le mystérieux taiseux au regard clair.
La gracieuse et décidée jeune femme de bonne famille dont le verbe est autant altier que le port.
L'imperturbable flegmatique dont la générosité se révélait semaine après semaine.
Le gargantuesque tendre et magnanime.
Et tant d'autres encore...
Se croisaient la candeur et l'ironie, le charme et la rudesse, les années d'études et les années de terre, l'expérience et l'innocence.
Tant d'emplois, tant de personnes et personnages qui se mêlaient et se démêlaient, illusionnaient de sincérité, doutaient, se révélaient, brillaient, touchaient.
Et puis un professeur. Entier. Sanguin. Passionné. Accumulant les qualificatifs comme seuls le font les excessifs.
Une nébuleuse superbe aux saillies intraitables.
Autant que peut l'être un maître exigeant, qui vous rend insatisfait lorsque vous vous savez que vous n'avez été que médiocre. Que vous vous êtes contenté de dire, de mimer sans ressenti, simple fantoche errant.
"Et puis soudain, une fois sur le plateau, on se rend compte qu'on ne sait plus marcher, que tous les petits gestes de la vie deviennent des prouesses. Ouvrir une porte est un exploit, ôter son chapeau un pari audacieux, dire deux syllabes à la suite sans bafouiller, une performance" (1).
Certains d'entre nous marchaient encore à quatre pattes, rampaient la rampe, se cognaient la tête contre le quatrième mur.
D'autres étaient rapidement devenus des actores erecti.
Ils avaient encore beaucoup de chemin à faire, nous en avions tous, une longue route semée d'obstacles et d'alexandrins, de mots qui buttent et de mauvais jeux de main.
Au départ, on se dit que l'on y consacrera un soir par semaine, deux tout au plus. Et puis on accélère le pas et les séances. On se fâche avec les cabotins fumistes, les couards qui vous laissent assumer pour deux la responsabilité d'un échec lorsque l'on court déjà une autre vie toute la journée durant. On admire la générosité de jeu des camarades qui montent sur scène. On est groupie de l'un et envieux de l'autre.
Une symphonie humaine appétente car forcément inachevée.
On se congratule en ayant conscience que l'on est encore tout petit, que l'on sait si peu de choses, et que cela nous ravit.
(1) Petit lexique amoureux du théâtre, Philippe Torreton, Stock.
mardi 28 juin 2011
Doves, fishes, paper lanterns and Ana Gog



"Do you not get it, lads? The Irish are the blacks of Europe. And Dubliners are the blacks of Ireland. And the Northside Dubliners are the blacks of Dublin. So say it once, say it loud: I'm black and I'm proud".
Jimmy Rabitte, the Commitments.
Je tournais dans les petites rues en sens unique du 20ème arrondissement en ce doux dimanche de juin. Quelques jours auparavant, s'étaient invités à ma soirée deux charmants Irlandais. Des Irlandais comme un imaginaire artistique pourrait les dessiner. L'un d'apparence brute mais littéraire, à l'accent ténébreux et coupé au couteau . Une gueule, à proprement parler. L'autre à l'élégance musicienne, casquette couvrant à peine ses yeux clairs. Le sombre poète aux allures de sage voyou et le doux ménestrel guitare sur le dos.
Je ne les avais pas revus entre temps, avant ce suave soir de printemps.
Au détour d'une rue calme, je découvrais un lieu qui m'était inédit, le Carrosse, petit espace de création autogéré, maison d'accueil pour artistes en panne d'exposer, cocon pour concerts intimisés.
En attendant ma compagne galloise, je m'installais, liais connaissance, prenais attache avec le lieu.
La salle de concert était juste derrière, à mi-chemin entre un hangar qui accueillerait les élans artistiques des petits derniers et une cour aux lampions, une guinguette intimiste.
Le premier groupe était français. Parisien. Autant que peuvent l'être des musiciens qui laissent se balader leurs mots le long d'une contrebasse, au gré d'un timbre de raconteur d'histoires.
Dans le fond, s'agitait déjà Kevin, manifestement habitué des lieux, qui trépignait, imbibé au gin tonic, dans l'attente de ses compatriotes.
Mike et ses comparses ont finalement pris possession de la scène. Et les mots ont tout leur sens. Dès les premières notes, ressort une personnalité qui dépasse chaque membre du collectif. Qui a sa propre respiration, ses propres mouvements vitaux.
Car c'est bien de collectif qu'il s'agit, dont le nombre de participants oscille au gré des scènes, n'hésitant pas à inviter et se faire inviter. Ce soir ils étaient cinq. Un trompettiste attendait dans son coin qu'on lui fasse une place. Une belle bande avec qui on ne demande qu'à sympathiser une fois le concert terminé.
Ils me faisaient penser aux Commitments. L'un d'entre eux surtout, massif, aux cheveux attachés en arrière et au pull sans âge. Un des autres était tout mince et rouquin, comme l'était Glen Hansard à l'époque de la sortie du film. Derriere sa batterie, une rousseur tout en rock et bracelets de force. Il y avait enfin un grand gamin brun qui achevait le tableau.
Des gosses, heureux de jouer ensemble. Mike était des plus calmes. So regard clair et bienveillant supervisait cette marmaille magnifique. Pendant ce temps, Kevin braillait, dansait comme un pantin mal articulé. Et pour une fois, je n'en voulais pas à ce saoulard de polluer la scène. Il était tellement couleur locale à sa façon, on l'aurait imaginé être sorti du film Les Virtuoses, tel un musicien qui aurait été viré de l'orchestre car il tirait trop sur sa bouteille. Michael, d'une patience stupéfiante, le laisser aller et venir et s'amusait presque de ses pitreries.
Ana Gog vous berce et vous emporte, avec ce charme bien propre aux irlandais qui donne l'impression que leur musique est l'incarnation d'un calme retrouvé après des années de conflit. On y a entendu de la mélancolie. On y a entendu l'appel de tribus issues des montagnes, on y a entendu la guerre et la paix, les colombes et les poissons d'eau douce, les ballades sous un clair de lune un peu pluvieux.
On aurait voulu rencontrer l'un d'entre eux au coin d'une rue, pour entrer dans un magasin de musique et refaire un monde musical autour des instruments d'exposition, tels Glen Hansard et Marketa Irglova dans Once.
Après tout, c'est l'image que nous offre cette Irlande qui se projette sur nos écrans et nous berce dans les cordes de Damien Rice. Un peuple qui reste à part, un peu mystérieux, un peu romantique, un peu mélancolique. Une terre jusqu'à laquelle ne sont pas remontés les Romains, et qui cultive encore aujourd'hui sa différence avec la Grande-Bretagne et l'Empire occidental. Il y a un peu de tout cela chez Ana Gog.
Ces Irlandais ont le don de nous emporter dans leur univers, et Ana Gog nous promène ainsi à travers ses expérimentations, nous laissant reposer la tête contre l'accoudoir au son de leur ballades, nous promettant de ne pas quitter la maison alors que le soir arrive, puis nous emportant dans la ferveur de leurs élans instrumentaux, intervertissant les mains qui passent de la guitare au piano, des choeurs aux claviers, murmurant à la Lune et hurlant aux vertes collines.
Et alors on se voit partir là-bas, et rencontrer un de ces Irlandais sur un petit chemin, un peu poète, un peu musicien, qui nous ferait danser dans des brumes de stout, puis nous conterait son pays et nous jouerait du tin whistle sur un petit mur de pierre, à l'extérieur du village.
Tout un imaginaire.
Mais que demande-t-on à des musiciens, sinon d'installer en même temps que leurs instruments leur monde, et de nous emporter loin, très loin d'ici...
"The water is wide, I can-not cross o'er.
And neither have I the wings to fly.
Build me a boat that can carry two,
And both shall row, my true love and I".
En réalité, l'origine de cette chanson est plus anglaise ou écossaise qu'irlandaise. Mais on retrouve des liens de parenté avec des morceaux irlandais, alors...
ANA GOG - MR.MAGPIE from Media Coop on Vimeo.
ANA GOG - DOVE & FISHES from Media Coop on Vimeo.
ANA GOG - MOUNTAIN RESCUE from Media Coop on Vimeo.
http://www.myspace.com/anagogmusic
Le groupe revient à Paris à la rentrée après un Irish tour. Ne les manquez pas, car bien sûr il y a myspace, bien sûr il y a les enregistrements studio. Mais c'est à dix mille lieues de ce qu'il se passe sur scène...
jeudi 19 mai 2011
I am a man
lundi 7 mars 2011
Le baiser
https://www.facebook.com/video/video.php?v=10150118881767148
Kiss me, out of the bearded barley
Nightly, beside the green, green grass...
"Avant le crépuscule dominical, je vous écrirai un baiser, le tout premier, le fatal.
Celui que je n'ai jamais osé vous voler.
Celui qui hante mes songes à chaque fois que je m'endors, chaque nuit, un peu plus encore.
Celui qui s'arrête chaque soir à la frontière du Vatican, retenue papale, celui qui me glace quand, hésitante, je m'approche peut-être un peu trop pour vos manières cléricales.
Avant que la nuit ne bleuisse je vous écrirai un baiser, celui que vous n'avez pas voulu me donner.
Celui que je suis venue chercher, poliment, au pied de votre demeure, sobre gouvernante de vos changeantes humeurs
Le doux, le délicat, l'exquis qui se bat, à chaque minute plus vaillant, pour obtenir de vous cet abandonnement.
Avant que la sorgue noire ne nous envahisse, je vous écrirai un baiser.
Celui que nous attendions pendant tant d'années.
Celui qui nous tournait autour, sans jamais oser se poser.
Celui que j'ai cru voir sortir de votre pochette, un soir en cachette, celui qui mouche et crochette pour s'en retourner trop sagement, timide silhouette.
Avant les balbutiements de l'aube, je vous écrirai un baiser, celui que l'on s'est accordé sans atours.
Comme une parenthèse enchantée, un présent en contre-jour,
Alors que nous n'étions plus grimés, alors que je partais de chez vous,
Sur le pas de la porte vous m'avez fait escorte jusqu'à ce que votre regard m'exhorte et que je m'emporte.
Nous n'y reviendrions plus, c'était chose acquise, mais chaque fois aujourd'hui brille ma pupille à votre regard qui me fusille, je grésille, puis m'éparpille.
Avant que le soleil ne se lève, je vous écrirai un baiser, celui que je vous avais refusé.
Car je le savais vil traître, dague impétueuse qui se planterait à jamais en votre for intérieur et vous laisserait tel un animal blessé ayant soif de plus, déloyal angélus, alors que j'étais déjà loin, bien loin de vous sans velléité de retour.
Avant que Phœbus ne s'élève au plus haut, je vous écriraiun baiser, celui que je ne voulais pas vous donner.
Celui que l'on demande pas, que l'on ne quémande pas, celui que l'on amende, celui du galapiat en contrebande.
Celui de l'enfant de la balle à qui on ne sait pas dire non, ce qui vous plaque, animal, vous laissant brulée à vif aux tisons.
Avant le crépuscule dominical je vous écrirai un baiser, le tout premier, le fatal.
Pendant ces infimes secondes qui nous sembleront des heures, incarnant la théorie du chaos, instable sensibilité vers un point de non-retour, pèsera sur nos épaules le poids de l'Histoire qui se renouvelle, perpétuelle et unique à la fois, prête à nous faire basculer, vers ce qui ne sera plus, vers ce qui est déjà.
Je serai si proche de vous, un millième de pouce nous séparant alors, que je pourrai sentir déjà votre souffle au plus profond de mon corps.
C'est peut-être pour ce moment que je vis depuis si longtemps, pour cette imperceptible et si considérable inspiration, pour cet entre-deux, pour ce pont.
Pour que le temps s'arrête, et que vous ne repartiez plus jamais, car à instant vous êtes une symphonie fantastique, un moment parfait.
Et comme Doisneau nous oublierons la ville qui court trop vite, comme Rodin nous serons seuls, féroces, accrochés à notre roche, comme Klimt nos ne ferons plus qu'un, comme Picasso ma bouche sera mes yeux et mon cœur votre main.
Je toucherai enfin à cet instant déjà perdu, à cet aperçu de l'absolu.
Une suspension de temps et d'univers, une pause, un soupir,
Un coeur qui accélère, des pupilles qui se dilatent, un ventre qui se resserre et, sous le verre, le mercure qui éclate.
Et nous nous laisserons, interdits et stupéfaits de notre sage audace, de notre impudence magnifique,
Repus et faméliques, soûls et extatiques.
Cette nuit, je vous ai écrit, mais vous êtes déjà parti".
dimanche 27 février 2011
L'Abeille et le Papillon
Naïs s'éloignait lentement de la Grand Place alors que les quarante-sept cloches du beffroi sonnaient dix-sept heures.
En cette fin d'après-midi de février, la nuit commençait doucement à tomber sur la ville.
Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle avait décidé, sur un coup de tête, de partir à Bruges pour l'après-midi.
Elle devait rentrer ce soir, mais avait finalement préféré différer son retour.
Elle avait loué une voiture, sur un coup de tête, pour rejoindre la Venise du Nord.
Curieuse destination pour une journée en célibataire.
Elle n'y avait pas remis les pieds depuis quelques années.
Et pourtant, il lui semblait que rien n'avait changé.
Elle se dirigea naturellement vers les canaux, où les passants se font plus rares une fois les eaux traversées, où seuls quelques touristes égarés croisent les riverains.
C'est curieux comme une ville qui a été le berceau d'un amour de jeunesse peut prendre des aspects terriblement mélancoliques lorsque l'hymen est devenu lointain souvenir.
Peut-être était-ce parce qu'elle s'était attardée trop longuement auprès du Lac d'Amour, tombeau de la douce Minna.
La légende dit que la belle Minna était tombée amoureuse de Morin Stromberg.
Mais ils appartenaient à deux tribus différentes.
Un jour vient où les Romains envahirent le pays. Morin parti se battre. Pendant ce temps le père de Minna voulu la marier de force. Alors elle s'enfuit.
Quand Morin revînt, il la retrouva dans la forêt, épuisée. Elle mourut dans ses bras.
Alors il endigua le Minnewater, et l'enterra au creux du lit.
Puis il brisa la digue, offrant à Minna un tombeau éternel.
Le bruit de ses pas sur les pavés la rappelait brutalement à la réalité de sa solitude flamande, à ce ciel gris qui embrassait les toits en escaliers, toits qui semblaient donner l'accès aux nuages charnus qui veillaient sur la ville.
Elle avait connu Javier au Collège d'Europe.
Il aurait pu faire partie de ces amours passagères, abandonnées au gré de la rue Dijver.
Mais les jours avaient passé, puis les semaines et les mois, et finalement les années.
Naïs était retournée à Montpellier, pour rejoindre ensuite Paris.
Javier avait un peu fait le tour du monde, était parti à Singapour, puis avait enseigné quelques temps en Pologne, à Natolin avant de revenir faire du lobbying à Bruxelles.
Jamais ils ne s'étaient vraiment séparés.
Ils avaient fait leur vie, mais revenaient toujours l'un vers l'autre.
A cette époque, ils croyaient en l'Europe, ils croyaient en cette vision commune qu'avaient initiée Monnet, Schuman et Kant avant eux.
C'était bien avant les émeutes. Bien avant le Printemps de Rome. Bien avant le Printemps de Paris. Bien avant que l'on se rende compte qu'il n'était pas si facile de faire la Révolution dans le pays dans lequel elle était née. C'était bien avant le choc de mai 2012. Quand on croyait que le 21 avril n'était qu'un jour que l'on préférait oublier. Quand on croyait encore à la France. A l'Europe. Avant que l'effondrement des dictatures maghrébines ébranle les democraties européennes et les poussent dans leurs retranchements. Avant que des militaires ne soient débarqués place de la Bastille ou place du Capitole. Avant que les chars remontent les champs Elysées, loin de toute fête nationale. Avant que la Princesse de Clèves ne relève les pans de sa robe pour se révolter à son tour. Une princesse contre les chars. C'était avant la Révolution de papier. Quand on se rendait compte qu'il faudrait du temps avant que le peuple descende dans la rue. Que la révolte n'appartenait déjà plus qu'à la plume insurgée, confortablement assise devant son bureau. C'était il y a bien longtemps. C'était il y a dix ans.
Naïs avait multiplié les piges dans des magazines culturels.
Un jour elle couvrait un opéra de Wagner, un autre le dernier concert de la baby star du moment.
Elle avait proposé à Javier de venir s'installer à Paris.
Il avait travaillé un temps à l'Institut Français des Relations Internationales.
Mais ses aspirations restaient inassouvies. Il avait besoin de plus.
Il était reparti à Bruxelles.
Ils passaient leurs fins de semaines dans l'une ou l'autre des capitales.
Puis, travail oblige, de plus en plus souvent chacun de leur côté.
Parfois ils se retrouvaient à Bruges.
Alors que la France ne regardait son nombril, Naïs humait les aspirations paneuropéennes des étudiants brugeois, buvant des bières avec ses anciens camarades de promotion au Bar des Amis ou ailleurs.
Mais elle ne se reconnaissait plus en eux.
Peut-être avait-elle vieilli.
Pourtant, lorsque Javier lui avait fait part de ses doutes quant à l'identité européenne elle l'avait convaincu qu'il fallait encore y croire, que c'était grâce à cette jeunesse consciente de sa double personnalité que l'on pourrait un jour se faire entendre en tant que continent.
Mais au fond d'elle, elle n'y croyait déjà plus.
Alors que Javier se battait, remontait au front tous les jours, écrivait, rencontrait les acteurs de la vie politique bruxelloise Naïs perdait de vue ces enjeux qui ne lui parlaient plus.
Leur couple était comme ce Royaume de Belgique maintenu en survie artificielle, et que plus rien ne gouvernait.
Alors, elle débrancha.
La séparation ne fut pas houleuse. Ils prenaient simplement acte du fait qu'ils n'avaient plus d'avenir ensemble.
Qu'il n'y avait plus rien à partager.
Elle repassa devant la résidence Biskajer.
Un groupe d'étudiants en sortait, bières à la main, probablement pour rejoindre un appartement voisin où ils passeraient la soirée.
Puis, revenue auprès de la statue de Jan Van Eyck elle repensa aux époux Arnolfini, à leur pose solennelle. Elle, le regard baissé, semblant soumise à son mari, portant leur progéniture dans sa robe colorée qui laisse à croire qu'il ne faudrait pas grand chose pour qu'elle réclame un peu plus de fantaisie dans l'austère vie que lui préserve son rigoriste conjoint. Elle repensa à sa propre photo de mariage. Elle et Romain étaient radieux, l'avenir leur promettait des petits déjeuners sur la terrasse et des carrières prometteuses.
Et pourtant, il y a quatre ans, c'était à cet endroit même qu'elle avait décidé de quitter Romain.
Elle était rentrée, et lui avait dit que c'était terminé.
Ils avaient divorcé en bons termes. Les enfants s'en sortaient plutôt bien, malgré les allers-retours Paris-Montpellier.
Naïs avait rejoint la rédaction du Midi Libre.
Elle y était bien. Elle était à sa place.
Quelque part, les intérêts des apiculteurs de la région lui parlaient plus que la saison théâtrale à Paris, ou les relations franco-allemandes.
Si l'abeille disparaît, l'homme n'aurait plus que quatre ans à survivre, selon Einstein.
Les réels enjeux étaient peut-être dans la transhumance des abeilles vers l'Estérel pendant l'hiver.
"La Révolution des Abeilles". Elle avait fait parler d'elle avec cet article, bien plus qu'elle ne l'aurait prédit.
Alors qu'elle arrivait au niveau de la Steenstraat, son téléphone sonna.
C'était Fanette.
Curieusement, la petite avait un accent beaucoup plus prononcé que celui de ses parents.
Celui de Naïs s'était progressivement estompé avec le temps, aussi avait-elle présumé que Fanette avait forgé sa volubilité chantante dans la cour de récréation.
Au son de sa voix, Naïs entendit tout son pays. Ses voyelles qui s'ouvraient en grand étaient le souffle de l'Auster sur les Cévennes.
Ses pénultièmes appuyées portaient l'odeur du romarin. Ses fins de mots relevées étaient le soleil du midi.
Naïs sourit.
A présent, elle pouvait rentrer.
"Une abeille un jour de printemps
Voletait, voletait gaiement
Sur la rose bruyère en fleur
Dont si douce est l'odeur
Au pied de la bruyère en fleur
Une pauvre chenille en pleur
Regardait voler dans le ciel
La petite et son miel
Et la pauvre chenille en sanglots
Lui disait "Je vous aime"
Mais l'abeille là-haut, tout là-haut
N'entendait pas un mot
Cependant que les jours passaient
La chenille toujours pleurait
Et l'abeille volait gaiement
Dans le ciel du printemps
Après avoir pleuré jusqu'à la nuit
Notre chenille s'endormit
Mais le soleil de ses rayons
Vint éveiller un papillon
Et sur une bruyère en fleur
Notre abeille a donné son coeur
Tandis que chantaient les grillons,
Au petit papillon
Par les bois, les champs et les jardins
Se frôlant de leurs ailes
Ils butinent la rose et le thym
Dans l'air frais du matin
Ma petite histoire est finie
Elle montre que dans la vie
Quand on est guidé par l'amour,
On triomphe toujours"
