dimanche 27 février 2011

L'Abeille et le Papillon


Naïs s'éloignait lentement de la Grand Place alors que les quarante-sept cloches du beffroi sonnaient dix-sept heures.

En cette fin d'après-midi de février, la nuit commençait doucement à tomber sur la ville.


Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle avait décidé, sur un coup de tête, de partir à Bruges pour l'après-midi.

Elle devait rentrer ce soir, mais avait finalement préféré différer son retour.


Elle avait loué une voiture, sur un coup de tête, pour rejoindre la Venise du Nord.

Curieuse destination pour une journée en célibataire.


Elle n'y avait pas remis les pieds depuis quelques années.

Et pourtant, il lui semblait que rien n'avait changé.


Elle se dirigea naturellement vers les canaux, où les passants se font plus rares une fois les eaux traversées, où seuls quelques touristes égarés croisent les riverains.


C'est curieux comme une ville qui a été le berceau d'un amour de jeunesse peut prendre des aspects terriblement mélancoliques lorsque l'hymen est devenu lointain souvenir.


Peut-être était-ce parce qu'elle s'était attardée trop longuement auprès du Lac d'Amour, tombeau de la douce Minna.

La légende dit que la belle Minna était tombée amoureuse de Morin Stromberg.

Mais ils appartenaient à deux tribus différentes.

Un jour vient où les Romains envahirent le pays. Morin parti se battre. Pendant ce temps le père de Minna voulu la marier de force. Alors elle s'enfuit.

Quand Morin revînt, il la retrouva dans la forêt, épuisée. Elle mourut dans ses bras.

Alors il endigua le Minnewater, et l'enterra au creux du lit.

Puis il brisa la digue, offrant à Minna un tombeau éternel.


Le bruit de ses pas sur les pavés la rappelait brutalement à la réalité de sa solitude flamande, à ce ciel gris qui embrassait les toits en escaliers, toits qui semblaient donner l'accès aux nuages charnus qui veillaient sur la ville.



Elle avait connu Javier au Collège d'Europe.

Il aurait pu faire partie de ces amours passagères, abandonnées au gré de la rue Dijver.

Mais les jours avaient passé, puis les semaines et les mois, et finalement les années.


Naïs était retournée à Montpellier, pour rejoindre ensuite Paris.

Javier avait un peu fait le tour du monde, était parti à Singapour, puis avait enseigné quelques temps en Pologne, à Natolin avant de revenir faire du lobbying à Bruxelles.


Jamais ils ne s'étaient vraiment séparés.

Ils avaient fait leur vie, mais revenaient toujours l'un vers l'autre.


A cette époque, ils croyaient en l'Europe, ils croyaient en cette vision commune qu'avaient initiée Monnet, Schuman et Kant avant eux.



C'était bien avant les émeutes. Bien avant le Printemps de Rome. Bien avant le Printemps de Paris. Bien avant que l'on se rende compte qu'il n'était pas si facile de faire la Révolution dans le pays dans lequel elle était née. C'était bien avant le choc de mai 2012. Quand on croyait que le 21 avril n'était qu'un jour que l'on préférait oublier. Quand on croyait encore à la France. A l'Europe. Avant que l'effondrement des dictatures maghrébines ébranle les democraties européennes et les poussent dans leurs retranchements. Avant que des militaires ne soient débarqués place de la Bastille ou place du Capitole. Avant que les chars remontent les champs Elysées, loin de toute fête nationale. Avant que la Princesse de Clèves ne relève les pans de sa robe pour se révolter à son tour. Une princesse contre les chars. C'était avant la Révolution de papier. Quand on se rendait compte qu'il faudrait du temps avant que le peuple descende dans la rue. Que la révolte n'appartenait déjà plus qu'à la plume insurgée, confortablement assise devant son bureau. C'était il y a bien longtemps. C'était il y a dix ans.



Naïs avait multiplié les piges dans des magazines culturels.

Un jour elle couvrait un opéra de Wagner, un autre le dernier concert de la baby star du moment.


Elle avait proposé à Javier de venir s'installer à Paris.

Il avait travaillé un temps à l'Institut Français des Relations Internationales.

Mais ses aspirations restaient inassouvies. Il avait besoin de plus.


Il était reparti à Bruxelles.

Ils passaient leurs fins de semaines dans l'une ou l'autre des capitales.

Puis, travail oblige, de plus en plus souvent chacun de leur côté.


Parfois ils se retrouvaient à Bruges.

Alors que la France ne regardait son nombril, Naïs humait les aspirations paneuropéennes des étudiants brugeois, buvant des bières avec ses anciens camarades de promotion au Bar des Amis ou ailleurs.


Mais elle ne se reconnaissait plus en eux.

Peut-être avait-elle vieilli.


Pourtant, lorsque Javier lui avait fait part de ses doutes quant à l'identité européenne elle l'avait convaincu qu'il fallait encore y croire, que c'était grâce à cette jeunesse consciente de sa double personnalité que l'on pourrait un jour se faire entendre en tant que continent.


Mais au fond d'elle, elle n'y croyait déjà plus.


Alors que Javier se battait, remontait au front tous les jours, écrivait, rencontrait les acteurs de la vie politique bruxelloise Naïs perdait de vue ces enjeux qui ne lui parlaient plus.


Leur couple était comme ce Royaume de Belgique maintenu en survie artificielle, et que plus rien ne gouvernait.

Alors, elle débrancha.

La séparation ne fut pas houleuse. Ils prenaient simplement acte du fait qu'ils n'avaient plus d'avenir ensemble.

Qu'il n'y avait plus rien à partager.



Elle repassa devant la résidence Biskajer.

Un groupe d'étudiants en sortait, bières à la main, probablement pour rejoindre un appartement voisin où ils passeraient la soirée.


Puis, revenue auprès de la statue de Jan Van Eyck elle repensa aux époux Arnolfini, à leur pose solennelle. Elle, le regard baissé, semblant soumise à son mari, portant leur progéniture dans sa robe colorée qui laisse à croire qu'il ne faudrait pas grand chose pour qu'elle réclame un peu plus de fantaisie dans l'austère vie que lui préserve son rigoriste conjoint. Elle repensa à sa propre photo de mariage. Elle et Romain étaient radieux, l'avenir leur promettait des petits déjeuners sur la terrasse et des carrières prometteuses.



Et pourtant, il y a quatre ans, c'était à cet endroit même qu'elle avait décidé de quitter Romain.

Elle était rentrée, et lui avait dit que c'était terminé.


Ils avaient divorcé en bons termes. Les enfants s'en sortaient plutôt bien, malgré les allers-retours Paris-Montpellier.


Naïs avait rejoint la rédaction du Midi Libre.

Elle y était bien. Elle était à sa place.

Quelque part, les intérêts des apiculteurs de la région lui parlaient plus que la saison théâtrale à Paris, ou les relations franco-allemandes.

Si l'abeille disparaît, l'homme n'aurait plus que quatre ans à survivre, selon Einstein.

Les réels enjeux étaient peut-être dans la transhumance des abeilles vers l'Estérel pendant l'hiver.

"La Révolution des Abeilles". Elle avait fait parler d'elle avec cet article, bien plus qu'elle ne l'aurait prédit.



Alors qu'elle arrivait au niveau de la Steenstraat, son téléphone sonna.

C'était Fanette.

Curieusement, la petite avait un accent beaucoup plus prononcé que celui de ses parents.

Celui de Naïs s'était progressivement estompé avec le temps, aussi avait-elle présumé que Fanette avait forgé sa volubilité chantante dans la cour de récréation.

Au son de sa voix, Naïs entendit tout son pays. Ses voyelles qui s'ouvraient en grand étaient le souffle de l'Auster sur les Cévennes.

Ses pénultièmes appuyées portaient l'odeur du romarin. Ses fins de mots relevées étaient le soleil du midi.


Naïs sourit.

A présent, elle pouvait rentrer.


"Une abeille un jour de printemps

Voletait, voletait gaiement

Sur la rose bruyère en fleur

Dont si douce est l'odeur


Au pied de la bruyère en fleur

Une pauvre chenille en pleur

Regardait voler dans le ciel

La petite et son miel


Et la pauvre chenille en sanglots

Lui disait "Je vous aime"

Mais l'abeille là-haut, tout là-haut

N'entendait pas un mot


Cependant que les jours passaient

La chenille toujours pleurait

Et l'abeille volait gaiement

Dans le ciel du printemps


Après avoir pleuré jusqu'à la nuit

Notre chenille s'endormit

Mais le soleil de ses rayons

Vint éveiller un papillon


Et sur une bruyère en fleur

Notre abeille a donné son coeur

Tandis que chantaient les grillons,

Au petit papillon


Par les bois, les champs et les jardins

Se frôlant de leurs ailes

Ils butinent la rose et le thym

Dans l'air frais du matin


Ma petite histoire est finie

Elle montre que dans la vie

Quand on est guidé par l'amour,

On triomphe toujours"






mercredi 9 février 2011

Dream on

Stars shining bright above you
Night breezes seems to whisper “I love you”
Birds singing in the sycamore trees
Dream a little dream of me



- Une crêperie.
- Une boîte.
- Maîtresse d’école.
- Un bar. J’ai toujours voulu avoir un bar.
- Mec, tout le monde a toujours rêvé d’avoir un bar.

Tous ces projets s’entrechoquaient dans ma tête alors que je somnolais dans le train de banlieue qui me ramenait d’audience, à demi étourdie par un virus de passage. Dans notre profession, on ignore ce que le mot arrêt maladie veut dire. On ignore aussi le mot Assedic d’ailleurs. En fait, on ignore pas mal de choses qui ont fait les acquis sociaux de ces dernières décennies. Une histoire de cordonnier mal chaussé il faut croire.

En sortie d’école, on vous assène certaines statistiques, et notamment celle qui prévoit que 50% des élèves sortants quitteraient la profession dans les deux ans.

Deux ans plus tard, le constat était là. On était encore un certain nombre sur le pont, mais quelques uns avaient quitté le navire ou étaient sur le point de le faire.
- Je vais m’inscrire à l’IUFM. Ca m’a toujours plu l’idée d’enseigner à des gamins.
- Tu vois, quand j’ai eu les enfants, je me suis dit que je retournerais en cabinet une fois qu’ils seraient assez grands. Et puis finalement, j’ai envie de profiter d’eux le plus longtemps possible et trouver un boulot qui me laisse du temps.
- Je vais monter ma boîte. Je ne sais pas encore de quoi, mais j’ai ça dans le sang, je suis un commercial. Tu vois ce truc de vocation là, ben je l’ai jamais ressenti.
- J’aimerais bien faire de la photo. Mais genre à temps plein, sur des événements, des concerts… En tout cas ce qui est certain c’est que je vais pas tarder à claquer ma dem, ils m’ont dégoûté de la profession…
- Je retourne à la fac. Je vais faire un master à l’étranger.
- J’aimerais bien devenir fleuriste…
- Et toi Astrée ? Tu intègres le cours pro l’année prochaine au théâtre ou tu t’inscris la Nouvelle Star ?
- Euh… moi j’hésite entre une Leffe et une Strongbow là, maintenant, tout de suite.

Parce que que là, maintenant, tout de suite, je n’avais pas envie de faire de choix qui m’engagerait sur plus d’une soirée.

Je m’étais donné cinq ans en sortant de l’école pour savoir si je resterais. J’étais à mi-chemin de cette échéance et j’étais bien incapable de dire où je me trouverais dans quelques années. Dans la fonction publique. Dans l’artistique. Installée à mon compte. Dans le métro, à faire des spectacles de marionnettes sur des bandes son mal synchronisées.

Autour de moi, le mois de janvier était à la morosité. Question de conjoncture entre le temps qui se serait écoulé depuis Noël, la météo, le manque de motivation et autres indices, dixit des scientifiques gallois, faisant du « Blue Monday » le jour le plus déprimant de l’année, vraie-fausse découverte, réel récupération marketing.


Il n’y a pas très longtemps, je défendais un jeune homme qui, ivre, avait forcé la portière d’une voiture pour l’en vider de son contenu. Une audience correctionnelle banale, après des jours passés entre baux et liquidation de régimes matrimoniaux.
Une de ces semaines où l’on se dit que notre vocation est bien lointaine, et que l’on serait peut-être plus utile à faire sourire trois badauds dans un café-théâtre avec des textes légers plutôt qu’à défendre un syndicat de copropriétaires dont les intérêts ne nous parlent que de façon très lointaine.
C’était le genre de dossier qu'on parcourt avant d'avoir vu le prévenu en se disant qu'il reconnaît les faits, que ça ira assez vite.
Et puis on a discuté. Pour une raison qui m'échappe, il m'avait touchée. Pourtant il n'avait aucune circonstance pour lui. Il avait un travail, une famille, aucune raison de commettre ce genre d'infraction de gosse qui ne sait que faire de ses journées. Sa petite amie l'avait largué. Il me dit avoir fait deux TS. On parle de son ex compagne, et il finit par me dire :
« Ben vous savez, c'est la première fois qu'un avocat me parle de meuf ».
Je souris.
« C'est important aussi pourtant, ça fait partie de la vie".
« Oui, vous avez raison. C'est à cause d'elle que j'ai déconné".
Cet après-midi là, juste parce que j'avais employé le mot "nana", il se sentait écouté. Peut-être était-ce pendant ces quelques minutes que je m’étais sentie le plus utile finalement. Et non quand j’avais épluché les procès-verbaux. Ou quand j’avais plaidé l’erreur de jeunesse, et convaincu le président que le prévenu devait être vraiment ivre, pour avoir laissé derrière lui l'auto-radio et le téléphone portable, et être reparti avec la couverture de survie et un CD de Michael Jackson.



Le fondant au chocolat réconcilia tout le monde.
En cette fin de semaine, nous étions juste heureux de nous retrouver enfin en heures non facturables mais délectables.

Le bonheur tient en ce genre de petits bonheurs simples quelquefois.
Se balader en solitaire un dimanche en fin d’après-midi sur les berges, avec comme seule compagnie Françoise Hardy qui nous susurre ses textes dans les oreilles et le vent qui nous caresse le visage.
Prendre la fille d’un de ses amis sur ses genoux pour l'écouter cabotiner sur son histoire préférée pour la dixième fois.
Manger une crêpe au sucre, parce que si vous avez des crêpes, et si vous avez du suc’, ben vous pouvez faire une crêpe au suc’.
Prolonger une séance de travail théâtrale dans le bar qui fait l’angle de la rue jusqu’à pas d’heure, renforçant l’esprit d’une troupe qui se fait autant dans les fous rires de répétition et de cours que dans les verres de vin qui s’ensuivent.
Acheter un tee-shirt d’ado attardé et l’arborer fièrement toute la journée, pour mieux oublier ses chemisiers de semaine.
Danser devant sa glace sur un vieux groupe des années 80.
Danser dans l’ascenseur sur un nouvel artiste indé des années 2010.
Croiser son voisin et vivre un grand moment de solitude alors que l’on aborde un grand solo de air guitar.
Revoir une connaissance après des mois et faire la fermeture du café avec lui.

Sortir sa guitare et ses vieux tubes de quand on avait 15 ans. Une de ces chansons aux accords et paroles basiques, mais qui réchauffe le cœur. Et on se dit alors que la vie pourrait tenir en quatre accords simples.

C’est à la portée de tout le monde.

Alors, rêvez un peu.
Perdez votre tête dans les nuages, gardez un peu le nez en l’air, ça évitera de regarder où vous mettez les pieds.
Extravaguez, déraisonnez, divaguez, rapportez des rayons de lune dans votre besace.

« Je sais pas, moi je ne crois plus au fait de tomber amoureux, tous ces trucs là. Je suis peut être fait pour vivre seul. Je me dis que si je me trouve un mec bien, et qu’on est heureux de faire des projets ensemble, ben c’est déjà pas mal. Quelque part je t’admire d’être encore un peu fleur bleue, moi j’ai laissé tomber».
« Ben ouais, et j’assume. Ca n’empêche pas d’être réaliste, de ne pas attendre que ça te tombe dans les mains, mais on a encore le droit de croire qu’il peut exister quelqu’un qui te donne envie de construire le reste de ta vie avec lui non ? Ca n’empêche pas les accidents de parcours, mais si on y croit même pas dès le départ, alors à quoi bon ? Personne n'écrirait plus rien, et on n'aurait plus qu'à oublier l'essence de l'art, et de la vie. Alors oui, je ne sais pas à quoi il ressemblera, je n sais pas si je le connais déjà, mais j'aime à croire qu'il sera une évidence, et j'emmerde les statistiques».

Rêver a cet avantage que c’est une activité gratuite, accessible même aux esprits les plus rétifs à la songerie.
Ayez l’onirisme ambitieux.
Laissez lui une place, même toute petite.
Dans votre tasse de café.
Sur un trajet de métro de dix minutes.
Entre deux dossiers.
Avant de vous coucher.
Dans le regard de cet inconnu qui vous fixe à en friser l’indécence et à qui vous n'osez adresser ne serait-ce qu'un simple bonjour.
Dans votre casque, celui-là même qui construit la bande originale de votre vie fantasmée.
Sur les pavés d’un trottoir qui brille après la pluie.
Dans les reflets du soleil.
Dans le bruit des graviers.
Dans ce parfum réconfortant.
Dans les serments du crépuscule.
Dans les espérances de l’aurore.
Dans le soupir d’une virgule et les exubérances qui pérorent.

« Je vais prendre un Merlot, en fait. Et pour le reste, je ne sais pas. Oui j’ai des projets. Un peu dingues, un peu ambitieux, un peu invraisemblables. Ils sont là, pas très loin, mais pour l’instant, ce n’est pas à l’ordre du jour. Pour l’instant, j’ai juste envie de voir la fin du film, ça vous va?"



Sweet dreams till sunbeams find you
Sweet dreams that leave all worries behind you.
But in your dreams, whatever they be,
Dream a little dream of me
”.

dimanche 23 janvier 2011

Augustin et Oriane : les golfes clairs

Deuxième spin off du conte de fées du mois dernier.



La fumée avait envahi toute la pièce.
Mais Augustin ne bougerait pas.
Il aimait profiter de ce brouillard moite propice à des réflexions abstruses sur son devenir immédiat.
Où allait-il dîner ce soir. Quelle serait sa prochaine destination de week-end avec sa fiancée.
Des pensées éthérées et vaporeuses qui l'emmitouflaient agréablement en ce début de soirée.

Enfin il pouvait se soustraire à sa vie d'infant pressé et sollicité.

A l'extérieur, l'attendait son valet.

Ce soir, il devrait encore parader pour un de ces galas qui ponctuaient sa vie publique.

Augustin, comme tous ces jeunes princes des monarchies modernes, devait composer tous les jours avec cette destinée qu'il n'avait pas choisie, mais qu'il avait toujours connue. Dans la chambre dormait Isabella, héritière d'un constructeur automobile italien. Isabella était parfaite. D'une beauté rare et gracieuse, elle savait se montrer discrète ou s'illustrer dans les conversations du monde. Et puis, elle plaisait beaucoup à sa mère. Sans doute l'aimait-il, du moins il s'en était toujours convaincu. Quand il l'avait rencontrée, cela avait été le coup de foudre, bête, immédiat. Elle l'impressionnait par ses connaissances en géopolitique. Hâbleur, il avait réussi à la déstabiliser, elle qui ne s'en laissait pas conter. Tout était parfait. Elle était parfaite. Le couple était splendidement télégénique. Augustin était un homme heureux.

Enveloppé de cette tiédeur molletonnée, il remit son peignoir et sortit pour se diriger vers le jacuzzi mais manqua de recevoir la porte de plein fouet. Une créature extra-terrestre venait d'en sortir. Extra-terrestre, car elle ne ressemblait en aucun point à tout ce qu'il avait pu rencontrer de féminin auparavant. Ses yeux semblaient améthyste et ses cheveux reflétaient un or rose incroyable.

- Bon... bonjour, excusez-moi...

La jeune femme porta sa main à sa bouche en guise d'excuse gênée et s'approcha de lui comme pour s'assurer qu'elle ne l'avait pas heurté.

- Tout va bien pas de problème, ne vous en faites pas, je me suis reculé à temps.

Elle hocha la tête rassurée.

- Vous ne parlez pas français?

- Je... désolée...

- Vous ne parlez pas du tout?

Augustin ne savait que faire. Sans savoir pourquoi il lui proposa de la raccompagner à la sortie du spa. Elle ne semblait pas comprendre plus, alors après un ou deux gestes, il fit chemin avec elle jusqu'à la sortie de la salle où une amie l'attendait.

- Ah je te cherchais! Tout va bien Monsieur?
- Oui oui, votre amie est étrangère?
- Elle est sourde. Elle parle, mais avec difficulté. Elle ne vous a pas causé de souci?
- Non, non pas du tout pourquoi?
- Elle n'est pas d'ici, alors elle a parfois des comportements, dirons-nous, qui sortent de l'ordinaire.
- Effectivement, elle n'est pas très ordinaire...
- Allez viens Oriane, il est temps de rentrer.
- Ecoutez, il y a un gala ce soir à l'hôtel, ça vous dirait de venir?
- Je ne sais pas, elle n'est pas très habituée à ces mondanités...
- Vous verrez ce sera très bien, essayez de passer je vous invite. J'y croise toujours les mêmes personnes à qui je n'ai parfois rien à raconter, j'ai envie de voir des gens différents ce soir.
- Nous verrons...


Mais le soir venu, elles ne vinrent pas.
Augustin les chercha des yeux pendant toute la soirée, forçant l'impatience de sa compagne.
Il fit ce pourquoi il était là : il sourit, il rit, il conversa. Il donna de la voix, parfois vive et enthousiaste, parfois apaisante, il donna de ses yeux, parfois langoureux et désirables, parfois porteurs de toute cette compassion qui était intrinsèque à son rôle de prince des cœurs. Il charmait le pauvre et le riche, le serpent et l’agneau, le loup et l’enfant.
Mais il était absent.

Le lendemain, il recroisa Oriane, de nouveau en peignoir, sur le chemin du golf, avec son amie.

- Vous semblez passer votre vie au jacuzzi chère amie.
- Je... c'est pour ma santé...
- Oh, d'accord pardon... si vous le souhaitez, je serai au bar de l'hôtel ce soir avec des amis, nous pourrions y discuter avec votre amie.
- Bar?... Peut-être...
- Vous fuyez de nouveau, c'est regrettable de ne faire que vous croiser...

Oriane fit quelques signes à son amie.
- Que dit-elle?
- Qu'elle espère qu'elle ne s'exprime pas trop mal.

Oriane avait un accent charmant.
Cet accent qui donne du relief aux yeux clairs et aux peaux diaphanes.
Cet accent qui fait délicieusement contracter les lèvres pour faire ressortir des sons mutins.

Augustin lui dit tout cela.
Et il le pensait, sincèrement.
C'est tout l'attrait des vrais séducteurs, que de savoir dire honnêtement à une femme qu'elle leur plaît, sans aucun détour ou sans peur de l'emphase audacieuse.

- Elle rit, pourquoi?
- Elle dit que vous parlez, vous parlez, vous ne savez faire que parler, vous faites des grands gestes, elle trouve ça drôle.
- Dites-lui qu'il n'y a rien de drôle dans son charme. Que sa simplicité me touche.
Oriane sourit à la vue de la traduction.
- Elle dit que vous avez des yeux qui parlent à votre place, que tout votre corps parle, mais qu'il faut que vous la regardiez en face sinon elle ne peut pas lire sur vos lèvres.

Là était le paradoxe. Augustin, qui n'avait jamais eu peur de regarder une femme dans les yeux, se trouvait démuni de verbe dès qu'il la fixait plus de cinq secondes. Il en redevenait presque dyslexique, le retranchant dans ses comportements de petit garçon sage et timide qu'il avait été des années auparavant.

- Qu'elle m'excuse de cette question un peu naïve, mais elle a toujours été sourde?
Augustin fit un effort pour se faire comprendre et articula consciencieusement chaque syllabe.
- Elle dit qu'elle est sourde mais pas stupide, vous n'êtes pas obligé de parler comme si elle était simple d'esprit.
- Désolée je...
- Elle dit que ce n'est pas grave, qu'elle a l'habitude. Oriane était étudiante en philosophie chez elle, elle est loin d'être idiote. Souvent, les gens sont plus prévenants avec elle, plus patients, mais ce n'est pas parce qu'elle ne peut pas vous entendre correctement qu'il faut la ménager. Elle a été chassée de son royaume par une sorcière qui l'a aidée à découvrir le monde terrestre, mais l'a empêchée de revenir à tout jamais.
- Ca me rappelle quelque chose cette histoire, elle est pas censée se marier un prince dans l'histoire?
- Elle dit que vous avez trop lu de contes de fées. On lui a juste confisqué ses papiers et elle ne sait pas comment rentrer.
- Je connais des gens. Je peux l'aider.
- Elle dit que vous devez accepter de ne pas être entendu de tous. Que malgré vos bonnes manières et votre connaissance du discours, personne ne voudra vous écouter, qu'il y a des choses que vous devez accepter ne pas savoir maîtriser.
- Je suis un peu indiscret, mais ses problèmes de santé, c'est grave?

Oriane fit non de la tête et reprit la parole.
- Non, mais j'ai besoin de prendre bain. Tous les jours.
- Comme dirait Mac Mahon, "Que d'eau, que d'eau!"
- Elle dit qu'elle ne comprend pas votre humour.
- Oui pardon, j'imagine que... c'était déplacé...
- Il est temps que nous y allions, bonne journée Monsieur.


Rien ne semblait attiser l'intérêt d'Oriane.
Augustin voulait aller plus loin. Il n'aimait pas l'échec.
Pour autant, et contrairement à ses habitude, il ne voulait pas la conquérir par jeu.
Il ne voulait pas la conquérir tout court.
En réalité, c'était lui qui était conquis depuis le début, sans qu'il ne sache vraiment pourquoi.

Elle ne s'exprimait qu'avec difficulté, mais une lucidité fulgurante couvait sous ses silences qui le désarmaient.
Elle portait dans ses yeux et dans ses mains qui parlaient avec une rapidité phénoménale toutes les contradictions de ce pays d'origine dont il ignorait tout, ce royaume qu'elle ne voulait lui dévoiler.
Elle ne correspondait en rien à ce qu'il pensait rechercher, elle aurait du mal à s'adapter, elle était un peu originale, et pourtant il lui semblait que c'était elle dont il avait vraiment besoin.
Que son équilibre pourrait être dans le déséquilibre de cette nymphe venue d'ailleurs.


Alors il se ravisa, se changea et retourna au spa.
Il pouvait entendre Oriane chanter de son bain, l'attirant encore plus vivement vers elle.
Quand il ouvrit la porte du jacuzzi, elle le regarda effrayée.
Et d'un regard, Augustin comprit son monde de silence.
Ses petites et fines jambes étaient devenues une incroyable nageoire aux écailles moirées.
Tout avait un sens.

Loreleï qui l'attira à sa perdition elle était, il en ferait son Ondine sans laquelle il lui serait désormais impossible de respirer.





vendredi 31 décembre 2010

Lovers in Japan : Pierrick et Hifumi.

Dans le billet précédent, vous avez pu croiser certains personnages qui méritaient que l'on s'y attarde un peu plus. Leurs mini-histoires vous accompagneront donc jusqu'en 2011.


Pierrick était un hobbit timide.

Non que les hobbits soient particulièrement farouches de nature, ils seraient même plutôt festifs. Mais Pierrick était un peu différent. Toujours en retrait.


Déjà peu expansif lorsqu'il était hobbit chez les hobbits, il était devenu d'autant plus discret lorsqu'il était devenu jeune actif parmi les Grandes Gens. La population masculine, devenue glabre avait gagné quelques centimètres. Pierrick était petit et capillairement généreux. Il s’était même laissé pousser la barbe, chose qui était peu commune chez les siens.

Etait-ce son allure pouparde ou ses yeux de corniaud battu cachés derrière d’immenses lunettes d’un autre âge, sa petite bouche perdue dans sa jeune barbe en friche ou ses mains charnues qui ne trouvaient jamais où se ranger, Pierrick était naturellement attachant malgré son caractère sauvage, si bien qu’il était tout simplement impossible de ne pas s’adoucir lorsque l’on devait s’adresser à lui.


Il passait ses journées à coder des lignes sibyllines au commun des mortels. Un langage que seuls les gens de son espèce pouvaient comprendre. La nuit, il lisait, énormément. Et depuis quelques mois, il s'était pris à écrire les histoires qu'on ne voulait pas lui raconter. Des romans à mi-chemin entre l'heroic fantasy et les comédies romantiques. Des amours impossibles entre sirènes et centaures, trolls et fées. Un jour ses scenarii se réaliseraient, il voulait y croire.


Le jour où il rencontra Hifumi, il prenait un train de banlieue bien réel. Ce train qui déposait ingénieurs et jeunes cadres dans une Silicon valley gaulloise, et, plus loin, les touristes avides d'Histoire française.


Elle était assise face à lui et riait avec son amie.


Il avait croisé beaucoup de jeunes femmes asiatiques sur ce trajet. Mais aucune d'entre elles n'avait cette lumière si particulière. L'empire du soleil n'avait jamais aussi bien porté son nom.


Cependant Pierrick était un garçon timide, terriblement timide.


Heureusement pour lui, Hifumi et son amie étaient un peu perdues, et elle lui demanda quel trajet prendre pour la ville.

Prenant un peu d’assurance de par sa nouvelle qualité de guide touristique, il lui indiqua le trajet le plus adéquat, puis lui conseilla certains endroits à voir.

Hifumi souriait.
Pierrick pouvait deviner des mains adorables sous ses gants minuscules.

Il est une chose surprenante que l’on constate aujourd’hui régulièrement l’attrait des jeune hommes férus d’informatique et de mondes imaginaires pour les frêles Asiates. Etait-ce l’influence de ces recueils illustrés japonais, nul ne le savait, mais on pouvait croiser fréquemment ces couples au hasard des rues.

- C’est quoi votre prénom ?
- Hifumi.
- Hifumi… comme le jeu ?
- Le jeu ?
- Le jeu Pierre-feuille-ciseaux. Certains disent que Cela viendrait du japonais hi-fu-mi, un-deux-trois, en français on dit Chifoumi. Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il existe des variantes intéressantes, à cinq ou six composantes, et que ce jeu est une illustration économique notable du théorème fondamental de Von Neumann sur… peu importe ça ne va pas vous intéresser.


- Vous êtes drôle.

Pierrick savait qu’il ennuyait parfois son entourage avec ses références nébuleuses, et ses explications que personne ne voulait connaître. Mais Hifumi, cela la faisait rire.

- Vous ressemblez à la Princesse Nidrysse dans le Royaume des Hippocampes.

Elle n’avait manifestement pas saisi que la comparaison était flatteuse, mais semblait amusée.

- Vous savez qu’elle a le pouvoir de l’eau. C’est la plus douce des quatre filles du roi Ankar, celle qui guidera les chevaliers errants à travers le monde des Merodéens jusqu’à la grotte du Dieu Röth, gardien des huit coffres sacrés...

Une fois encore, Pierrick comprit qu’il devait peut-être s’arrêter là dans ses développements.

Il fut de toute façon interrompu par l’arrivée à la station de Hifumi.

Ils devaient se séparer là.


Pris d’un courage inédit, il lui demanda son adresse e-mail, pour garder au contact, au cas où il irait à Osaka un jour.


Il se montra patient, se retînt de la contacter trop rapidement, puis lui écrivit, quelques semaines plus tard.

Elle lui répondit.

Pendant des mois, ils s’échangèrent e-mails, morceaux de musique, références de cinéma d’art et d’essai, jusqu’à ce qu’elle l’invite à le rejoindre pendant une semaine.

Là où le soleil se lèverait, tous les jours désormais.

mercredi 29 décembre 2010

« I KNOW WHAT A PRINCE AND LOVER OUGHT TO BE »


Spin Doctors - Two Princes

"Avant eux l'homme était un prince
La femme une princesse, l'amour une province
Mais ils sont arrivés, le prince est un mendiant
La province se meurt, la princesse se vend
Car ils ont inventé l'amour qui est un péché
L'amour qui est une affaire, le marché aux pucelles
Le droit de courte-cuisse et les mères maquerelles
Et c'est depuis lors qu'ils sont civilisés
Les singes, les singes, les singes de mon quartier
Les singes, les singes, les singes de mon quartier
"

Les singes, Jacques Brel.


Il était une fois une très belle princesse.
Une de ces princesses pour qui colibris, pinsons et rouges-gorges chantaient de concert chaque matin que Dieu faisait pour lui rendre le réveil plus agréable.
Une de ces princesses aux traits délicats et à la voix angélique.
Une de ces princesses dont le charme n’avait d’égal que la douceur de ses paroles.


« J’ai sooooooooooooooooooooif !!!!!!»


Aimée, les cheveux en pagaille et la couronne chancelante, venait d’entrer dans la cuisine, la démarche tanguante.


Le personnel s’activa alors pour lui servir sa boisson préférée au réveil, une vodka-chicorée.



La destinée d’Aimée avait basculé alors qu’elle sortait à peine de l’adolescence, à l’âge où la tradition aurait voulu qu’une marâtre aigrie et jalouse l’enfermât dans un dongeon cruel.


Lorsqu’elle n’était encore qu’un frêle poupon, sept fées s’étaient penchées sur le berceau de la belle Aimée de la Maison du Vin, certaines bienfaisantes, d’autres plus néfastes.


La première des fées, Licité, lui assura un bonheur à vie.
Conde lui fit le don d’une imagination débordante.
Rybôte lui offrit le goût du voyage.
Minine fit en sorte qu’elle sache toujours mettre sa beauté en valeur.


Mais il fallait également compter parmi les fées Brile, qui décida qu’Aimée serait un peu lunatique. Rocité qui la fit hargneuse. Enfin, Tiche la rendit avide de toutes les nouveautés qui seraient à la mode selon Fairypolitan.


Cela n’avait pas fait d’Aimée une enfant facile.
Elle pouvait se montrer parfois douce, parfois capricieuse.


La veille de ses quinze ans, jour qui, elle l’ignorait, devait être synonyme de son enfermement pour plusieurs années, elle partit se balader dans la forêt, malgré l’interdiction qui lui en avait été faite.


Les fées, qui ne pouvaient l’empêcher de n’en faire qu’à sa tête, décidèrent de l’accompagner.


Au hasard d’une clairière, elle y fit la connaissance de sept nains.
Le nain Submersible, dont on disait qu’il pouvait boire des litres entiers d’eau de baies des bois sans jamais vaciller,
L’Oursin, le plus radin,
Moi-je, le plus orgueilleux, et son ami Toi-tu, le plus envieux,
Le nain rockuptible, le plus débauché.
Le magicien, adepte du bonto et des tours de passe-passe,
Et enfin Passe-partout, qui avait été recueilli après un licenciement économique subi en Charente-Maritime.


Tout ce petit monde batifola dans une fête des plus perlées et pailletées, une de ces fêtes que l’on appelait à la clairière les « sequine parties ».


Le lendemain matin, il ne restait plus des cris et des clameurs que le silence de l’aurore apaisée de ces excès.


Les fées, quelque peu groggies des festivités de la veille, se mirent en quête de la belle Aimée, et s’inquiétèrent de ne point la voir.


C’est dans un amas de coussins et autres polochons qu’elles la retrouvèrent finalement endormie.


Malgré tous leurs efforts, impossible de la réveiller.


Elles la ramenèrent alors au Palais.


Le père d’Aimée fit immédiatement venir le druide Cymesse.
Le diagnostic fut immédiat.
« Votre fille a voulu jouer à Hippocrate sans en connaître les règles. Les analyses sont formelles, on lui a probablement fait ingurgiter un cocktail de Goyave-Harissa-Banane pour pouvoir mieux profiter d’elle. Elle est plongée dans un profond sommeil il n’y a plus qu’à attendre ».


« Et le baiser d’un Prince ?»


« Vous pouvez toujours essayer, mais l’OMS le déconseille aujourd’hui, trop de risques de transmission de virus».


Le père d’Aimée fit néanmoins venir tous les Princes du royaume.
Aucun ne parvint à la sortir de sa narcose profonde.


Ce qui ressemblait à un ange blanc se présenta un matin, prétendant pouvoir la réveiller.
Dans un premier temps circonspect, le père de la princesse se résolut finalement à laisser le jeune homme tenter sa chance.


Il sortir de son sac à dos ce qui ressemblait à deux fers à repasser, et les apposa sur la princesse.
- Un, deux, trois, on recule !
Aimée sursauta.
- Un, deux, trois, on recule !
Nouveau sursaut. Cette fois, la princesse ouvrait les yeux.


- Mon Dieu, est-ce vous mon prince ? Vous m’avez embrassée ?
- Ah non, ça c’est un défibrillateur, plus efficace. Faites lui 100 mg d’adré, NFS, chimie, iono, gaz des sangs et une recherche de toxiques. Rapportez un flacon de plasma et du O neg, y a pas de plaie apparente mais on sait jamais ce qui a pu se passer dans ce quartier chaud du royaume.
- Quel est votre nom ?
- Michel Berger. Enfin, Docteur Shepherd pour les américains.
- Vous êtes mon prince alors ?
- Non, juste l’urgentiste de garde. Bon j’y vais j’ai d’autres gamins à sortir de leurs comas éthyliques. Vous la ferez voir un psy, je pense qu’elle est traumatisée.


Contre toutes attentes, et surtout celles de sa belle-mère, Aimée revenait donc à la vie.


Mais en se dévergondant avec les fées, elle avait perdu le bénéfice de leur protection.
Ses parents en étaient bien conscients, qui savaient combien il était difficile de recaser une princesse d’occasion.


C’était donc seule à présent qu’elle devait affronter la vie.


Son père voulait qu’elle s’inscrive à la Faculté et qu’elle se trouve un prétendant, tandis qu’elle ne rêvait que de chanter toute la journée.


Il décida de la laisser vivre sa jeunesse, la couvrant de cadeaux, lui offrant les plus grands palaces.


Lâchée par ses bonnes fées, elle se faisait sa propre éducation au gré de rencontres plus au moins heureuses.



Elle passait son temps dans les soirées de la jeunesse dorée, emportée par les poudres magiques que les marchands de passage lui offraient.


Alors qu’elle approchait de ses trente ans, ses préoccupations commencèrent à se rapprocher de celles de son père.


Elle regarda son fidèle ami le miroir.
« Miroir bon beau miroir, dis moi qui est la plus belle ? »
« Je ne sais pas qui est la plus belle, mais je sais qu’il serait temps que vous mettiez de l’anticernes et que vous m’arrachiez ce vilain cheveu blanc ».
« Un cheveu blanc ?»
« Et Scarlett Johansson, pour votre autre question ».


Elle se rendait compte qu’elle venait d’un milieu dans lequel il était de bon ton de se marier jeune, et que si elle laissait trop de temps passer, plus aucun prince ne serait disponible sur le marché du gotha.


Peut-être était-il temps qu’elle se trouve un Adonis.


Elle s’inscrivit alors sur adopteunprince.com
Mais il n’y avait là que des princes de passages qui n’en voulaient qu’à son royal séant.


Elle alla au Bal des Princesses.
Mais elle comprit vite que bon nombre de roturiers s’étaient infiltrés dans la soirée.


Son père eut alors une idée ultime.
Les sujets du royaume avaient besoin de rêver, et l’économie d’être relancée à grands coups de vaisselle estampillée à l’effigie d’un nouveau couple royal.


Le roi accepta donc la proposition d’un lutin appelé Lomedne, d’inscrire Aimée à l’émission
« Qui veut épouser ma [vieille] fille ? ».


A grands renforts de tapage médiatique, toute la population se prit à suivre les aventures d’Aimée.


Elle y rencontra des champions olympiques, des héritiers, des hommes d’affaires, des politiques, des mollusques décérébrés.


L’émission fut ponctuée des scandales habituels qui sont l’apanage de la vie d’une princesse moderne. Couvertures de magazines osés, clichés compromettants, témoignages d’anciennes conquêtes, réclames douteuses pour des yaourts bulgares.


A deux semaines de la fin de l’émission, il restait plus que quatre prétendants : Augustin, Paul-Anders, Pierrick et Clémentine.


« Clémentine ? »
« Oui ma chérie, c'est une sirène. N’oublie pas que le royaume a besoin du soutien de la LGBT aujourd’hui plus que jamais ».
La LGBT. L’association des lutins, griffons, bigfoot et transcréatures (tels que les sirènes, licornes et loups garous…).
Aimée devait aussi faire avec les diktats télévisuels en matière de quotas.


« Et qu’as tu fait de Justin le Berbère? »
« Ma chérie je t’ai déjà dit qu’il était hors de question que tu épouse un intermittent, tout prince de la pop soit-il. Tu nous as ramenés suffisamment de photographes, saltimbanques et autres bardes et pour que nous soyons convaincus qu’ils n’étaient pas ton avenir et n’en voulaient qu’à ta fortune».


Des prétendants restants, Paul-Anders était sans aucun doute le plus fort.
Héritier suédois d’une grande fabrique de meubles en bois, il passait ses journées à pratiquer la lutte quand il ne coupait pas du bois. Son seul point faible est qu’il était extrêmement taciturne.
Ce qui lui donnait certes un air mystérieux, mais mettait dans l’embarras Aimée qui ne parvenait à le sonder.


Il ne parlait que de deux choses : la lutte, et le bois.
Quand Aimée lui racontait son enfance, il lui parla de sa première hache.
Quand il dut choisir une sortie, il l’emmena voir une scierie.
Il n’avait rien contre elle, mais il avait autre chose à faire et se demandait un peu ce qu’il faisait là.


Augustin était le candidat préféré du Roi.
Prétendant télévisuel idéal, il était suffisamment beau de sa personne, spirituel et drôle pour séduire les téléspectatrices qui suivaient l'émission, avec cette part calculée d’anciennes amours contrariées qui lui donnait juste ce qu'il fallait d'humanité pour qu'il ne soit pas qu'un personnage de carton pâte.


C’était le plus poli des princes, et toutes les grands-mères du royaume l’avaient déjà adopté comme futur Prince consort.


Fraichement sorti d'une école de commerce renommée, il passait une partie de ses nuits dans les lieux branchés des capitales du monde, l'autre partie étant consacrée aux jeunes femmes qu'il ramenait dans sa chambre d'hôtel. Du moins c'est ce qu'il se plaisait à raconter.
A l’occasion, il tuait quelques dragons, de part et d’autres du globe.


Des nombreux dons dont l’avaient gratifié les fées à sa naissance, il avait la chance d’avoir assez de quatre heures de sommeil par nuit pout être frais et dispos, ce qui lui donnait l’assurance de pouvoir déjeuner en famille le dimanche midi avec une répartie impeccable.


Il emmena Aimée dans le club où il avait été DJ résident.
Les DJ, ces nouveaux papes de la coolitude citadine, électro boys perchés sur leurs estrades nocturnes, inaccessibles apollons des platines.


Aimée dansa une bonne partie de la nuit, non mécontente d’être la seule à figurer à ses côtés. Puis elle commença à s’ennuyer. Pavanant en jouant de ses disques, il était quelque peu absent.


Vers quatre heures, ils s’éclipsèrent.
Selon Augustin, c’était l’heure à laquelle il fallait rentrer. Après, il ne se passait plus rien d’intéressant.


Il héla un taxi.


D’ordinaire, Aimée aurait probablement défait sa cravate sur la banquette arrière et aurait ouvert sa chemise avant de descendre du taxi. Mais ce soir là, elle était un peu trop ivre pour être entreprenante.


Augustin n’avait d’autre choix que de la raccompagner.


Il l’aida à trouver ses clés, et la laissa au majordome.


Le lendemain, face à sa vodka-chicorée, Aimée scrutait son téléphone.


« Sale connard!!! »
« Je vous en prie Votre Altesse, surveillez votre langage ! »
« Ton Altesse elle t’emmeeeeeeeeeerde ! Pas de texto, rien!»
« Votre Altesse, pour vous envoyer un texto, encore eût-il fallut qu’il ait votre numéro, or je doute que vous ayez été dans la capacité de… »
« Fils de pute !»
« Votre Altesse ! Dites fils de gourgandine ».


Le personnel avait pris l’habitude des écarts de langage d’Aimée, mais essayait néanmoins de la reprendre quotidiennement, tout en ayant conscience que c’était une cause perdue.




« Allez, reprenez-vous, vous devez être en forme pour votre troisième rendez-vous ».


Le soir venu, Aimée ne put cacher un sursaut de surprise à la vue de son prétendant.
Pierrick était un petit hobbit barbu à lunettes, féru d’informatique.
En quelques années, il avait construit un empire de serveurs http.
Plutôt discret et timide, il était très maladroit dès qu’il s’agissait d’aborder une jeune femme.


Aimée cacha une forme de dégoût lorsque la main moite de Pierrick s’empara de la sienne pour effleurer un baisemain.


Pierrick était probablement le plus gentil, le plus serviable de tous les prétendants.
Mais il ennuyait terriblement Aimée.
Pourtant, il bénéficiait de l’affection des téléspectateurs, qui suivaient ses maladresses et ses erreurs de débutant.


Aimée avait hâte que l’aventure se termine. Paul-Anders serait reparti couper du bois, Augustin tuer des dragons dans tous les pays du monde et Pierrick et ses pieds poilus auraient codé des programmes pour rendre le monde meilleur.


Il lui restait une soirée à passer avec les trois.
Elle n’avait d’autre choix que d’en choisir un, qui deviendrait son époux à l’issue d’une cérémonie télévisuelle suivie par des millions de téléspectateurs.


Elle les emmena sur une île du Pacifique.
Là où il n’y aurait pas de bois à couper, pas de disques à passer, pas de lignes à coder et aucun dragon à tuer.


La première demi-heure du dîner lui parut interminable.
Les trois prétendants, qui n’avaient rien en commun, étaient terriblement silencieux.


Et puis, l’alcool déliant les langues, Paul-Anders se montra plus prolixe, Augustin plus modeste et Pierrick plus sociable. Ce qui aurait pu être un combat de coqs tourna en réunion d’anciens combattants, décontenançant Aimée qui se sentait des plus exclue et quitta la table précipitamment.


« Qu’est-ce qu’elle a l’autre ? »
« Aucune idée. Bon, tu nous ressers ? »


Aimée se servit une triple vodka dans la cuisine et revient en furie, armée de sa bouteille.


« Je suis une princeeeeeeeesse! »
« Aimée, veuillez poser cette bouteille vous risquez de vous blesser » lança Augustin.
« Je m’en fous ! Vous êtes là pour me séduire ! Pour me faire la cour, pour me dire des poèmes, pour me chanter des chansons d’amour ! »
« Mais, belle Aimée, vous ne sembliez pas emportée cela nous a découragés, quoique nous fassions, ce n’est jamais assez bien pour vous, vous avez tous vu, tout entendu, rien ne vous surprend et ne peut vous couvrir de cadeaux puisque vous avez déjà tout »…


Aimée, le mascara dégoulinant le long de ses joues, pointa successivement sa bouteille sur chacun des princes.
« Toi, toi t’es un gros naze, tout ce que tu sais faire c’est couper du bois, t’as même pas remarqué que j’avais changé de coiffure, rien, aucun compliment ! Et toi, toi t’es bon à faire des beaux discours, mais dès qu’il s’agit de rappeler aaaaah y a plus personne hein ! Et toi mais merde sois un mec, prends toi en main et viens me rouler une putain de pelle si t’es un homme, fais moi rêver bordel ! ».


Les trois princes restèrent interdits face à tant de fureur.


« J’en ai marre de tout faire dans ce putain de royaume de merde ! Je veux un prince qui me trouve le seul escarpin Manolo Blahnik qui ira à mon pied, je veux qu’il m’écrive des sonnets tous les jours que Dieu fait, je veux qu’il m’envoie des pigeons voyageurs tous les soirs pour me prévenir de l’heure à laquelle il compte rentrer, je veux qu’il me dise que je suis plus belle que Scarlett Johansson, je suis Aimée, et je suis une princesse, merde ! ».


Aimée s’effondra en pleurs sur la première chaise qui s’offrit à elle.


Au loin, une silhouette s’avançait vers le groupe.


« Qui êtes-vous ? »
« La présentatrice, ta marraine. Je crois qu’il est temps que tout ce petit monde se mette à discuter ».


Et en quelques minutes, la paillotte se transforma en cercle d’épanchements d’amoureux anonymes. Les garçons racontèrent à Aimée qu’ils ne savaient plus comment se comporter avec les filles comme elles. Paul-Anders expliqua qu’il était plus inquiet de l’avenir économique de sa société de meubles en bois et des licenciements économiques à venir que de son statut sentimental. Augustin avoua que sous ses atours de beau-parleur, il était incapable de toute action intelligente dès qu’une jeune femme avec un peu de jugeote l’approchait. Quant à Pierrick, il impressionna l’assemblée par le recul qu’il avait sur les rapports humains, expliquant qu’il venait d’écrire un film sur le sujet.


Aimée raconta qu’elle aurait voulu ne jamais commencer à faire n’importe quoi.
Que tout ce qu’elle voulait, c’était se balader avec son prince en carospace (un carosse à sept places) avec deux griffons et un pull sur les épaules le dimanche.


La marraine revint vers Aimée.
« Si tu veux que toute cette mascarade prenne fin, il suffit que tu prononces trois fois le nom du lutin qui t’a emmenée ici, à l’envers. Et tout reprendra forme, comme si le jour de tes quinze ans tu n’étais jamais partie te promener.
Toutes ces couvertures de magazine disparaîtront, tu seras de nouveau la princesse la plus convoitée et tu auras retrouvé toute ta pureté ».


Aimée hésita quelques secondes, regardant le lutin Lomedne qui l’implorait de ne pas détruire tous ses investissements.


« Endemol, endemol, endemol… »


Aimée regarda la pièce. Rien n’avait changé.


« Je ne comprends pas. Vous êtes toujours là, je suis toujours là ».


« Cela veut dire que tu ne veux pas vraiment que les choses changent ».


Et à bien y réfléchir, c’était vrai.
Si Aimée regrettait parfois d’avoir fait un peu n’importe quoi, elle ne pouvait s’empêcher de penser que sa vie aurait été terriblement ennuyeuse si elle avait dû attendre, du haut de sa tour d’ivoire, qu’un prince vienne la délivrer pour faire d’elle une princesse au foyer désespérée.


Peut-être écarterait-elle quelques faux pas, mais elle ne regrettait aucune de ses erreurs de jeunesse.


Aimée laissa là ses prétendants et décida de partir en cure au Priory, près de Londres, pour se remettre les idées en place une bonne fois pour toutes.


Aux dernières nouvelles, on murmure qu’Augustin aurait épousé une sage et sobre professeur de philosophie, que Pierrick serait tombé sous le charme de l’actrice japonaise héroïne de son dernier long-métrage et que Paul se serait mis en ménage avec un designer suédois.


Quant à Aimée, devenue éditrice, elle s’est mariée avec un agent immobilier, spécialisé dans les manoirs ibériques. Lassée de le voir bâtir des châteaux en Espagne, elle a finalement divorcé, ce qui n’était que le début d’une longue listes de mariages, qui assurèrent des couvertures aux journaux à scandales pour des années, et par là même, la pérennité économique du royaume pour longtemps.

Ecouter "Il était un Prince" par Astrée