vendredi 1 mai 2009

Eternal Flame





Lycée de Marcq en Baroeul, 1989, seconde 6.
Ils étaient une petite bande de trois, Benjamin, Fabien, et Nicolas.
Toujours alignés sur la même table du fond, en travaux pratiques de physique-chimie.
Toujours à zoner dans le même troquet, à la sortie du lycée.
Toujours attachés au même banc, ce banc duquel ils écoutaient, autour d'un même walkman, les Smith et Sonic Youth.
Aujourd'hui, Benjamin avait un peu la tête ailleurs.
Pendant que ses deux comparses dissertaient sur le Technique de New Order, Benjamin suivait du regard la démarche gracile de Barbara. Avec son prénom de soap américain, ses longs cheveux blond vénitien et son allure altière, elle avait les faveurs de toute la gent masculine de l'établissement.
Plusieurs fois Benjamin avait essayé de lui parler, mais il y avait toujours un garçon plus intelligent, plus drôle, plus déluré ou plus vieux pour lui passer devant. De loin, il observait le manège de Thierry, ce bellâtre stupide qui faisait rire la jolie poupée.

Un choc électrique le saisit soudain. Non, c'était impossible, ses yeux avaient dû lui jouer un tour.
Là, à l'autre bout de la cour, Barbara n'avait pas pu lui adresser un sourire tandis qu'elle feignait d'écouter la bestiasse en peau d'apollon.
Il esquissa un demi-rictus gêné, et baissa le regard sur ses lacets. Quand il releva la tête, elle avait disparu.
Le début des cours avait sonné.
Les trois acolytes se dirigèrent vers les escaliers,.
Pendant tout le cours d'histoire, Benjamin ne pouvait s'empêcher de penser au sourire angélique de l'objet de ses désirs adolescents, à la pureté de ses traits, à ses mains qui semblaient si douces et délicates, et il fallut une soudaine interrogation orale sur l'assassinat de François Ferdinand pour le ramener à ses esprits.

A la sortie, Barbara le rejoint prestement.
Il lui semblait avoir vu une apparition quand il se retourna après qu'elle lui ait touché le bras.
- Benjamin?
- Tu connais mon nom? (Mauvaise réponse! Ne pouvait-il s'empêcher de penser).
- Bien sûr que je connais ton nom, tu es le frère d'Adrien, c'est ça?
Adrien. Le grand frère parfait. Drôle, sportif, petit minet au succès plus qu'honorable, qui jouait de la guitare sur la plage les soirs d'été.
- Oui, c'est ça oui. Benjamin peinait à montrer une pointe de déception.
- Cool. Dis-moi, j'ai une copine qui est super intéressée, tu crois qu'il y aurait moyen?
- Une copine hein? Je sais pas, t'as qu'à voir ça avec lui directement, il est assez grand.
- Tu fais quelque chose là?
- Heu, non...
- Tu m'offres un café?
- Heu, oui...
Benjamin était à la fois surpris et déstabilisé. Elle lui proposait, à lui et pas à un autre, d'aller prendre un café.
S'en suivirent plusieurs semaines d'après-midi passées à la Fnac, à lire des BD, de baisers qui s'éternisaient devant les grilles du lycée.
Benjamin était alors un romantique assumé, un de ces adolescents qui économisait pour acheter un bouquet de roses à sa dulcinée. Pendant qu'elle lui faisait découvrir des auteurs, il lui faisait écouter des disques. Ils pouvaient faire tourner plusieurs fois de suite Eternal Flame sur le radio cassette, quand ils rentraient chacun de leur côté. C'était sirupeux et cliché, mais quand on a une quinzaine d'années et qu'on est amoureux, on ignore ces considérations élitistes.
Sur sa trousse en cuir rouge, elle avait écrit au blanco carpe diem et au bic un Ben entouré d'un cœur.
L'été avait brutalement mis fin à leur romance. Il lui avait écrit pendant deux mois, mais elle ne donnait pas suite, étant partie en Italie chez ses grands-parents. Elle y avait rencontré un certain Leonardo, qui s'était emparé de ses faveurs.

The Cricketer, Paris, 2009.
- Alors, hier soir ça a donné quoi?
- Je pense que je ne la reverrai pas.
- Donne-lui sa chance.
- Impossible, elle ressemble à un Picasso raté. J'ai rien pu faire.
- Rien de rien?
- Non, je suis parti comme un con je l'ai planté devant chez elle.
- Ben ça fait trois ans que tu zones à chercher la femme de ta vie, tu perds ton temps avec des filles comme ça.
- Comment t'as fait toi avec Nat?
- Ben je sais pas. On va fêter nos dix ans le mois prochain.
- Avec Mag on n'a même pas passé le cap des sept ans. On n'aurait jamais dû se marier. On était bien avant. On demandait rien à personne. Pourquoi est-ce qu'elles veulent tout le temps se marier?
- Comment va le petit?
- Super, je le récupère ce week-end.
- Merde, c'est pas ce week-end que tu vas choper!
- Détrompes-toi, les gamins c'est comme les chiens, ça marche super bien quand c'est tout petit.
- Ne me dis pas que tu te sers de lui pour appâter les filles?
- Mais non. Enfin j'alterne avec les chiens, parce que si je les sors tous en même temps, là elles flippent tu vois.
- Et la chat tu le mets où là-dedans?
- Mag l'a récupéré. A chaque fois les filles me demandaient si c'était le chat de mon ex. J'étais obligé de leur ressortir mon refrain victimisation.
- Et l'autre jour au dîner à la maison, Nathalie avait invité des copines à elle, y en avait aucune qui te plaisait? Je pensais que ça accrocherait bien avec Cynthia pourtant.
- Tu plaisantes? Son postérieur fait concurrence à l'état de l'Alaska.
- T'exagères, elle a un problème de thyroïde, c'est pas de sa faute!
- Et alors? tu crois que si j'avais une paralysie faciale les filles feraient dans le détail? Je reste en dessous de 22, c'est une règle.
- 22 ans?
- Non, 22 d'IMC. Je bosse dans les relations publiques moi, je peux pas me permettre d'être avec une fille qui ne fait pas attention à elle.
- Tu cours après une fille qui n'existe pas. Tu pourras peut-être trouver une fille jolie, intelligente et légère à la fois. Mais tu ne trouveras jamais de 90-60-90 avec 145 de QI et 20/20 en atelier Robuchon. Faut savoir où sont tes priorités. Regarde Cécile. Elle était top, super stylée, parfaite pour assortir à ton costume Smalto quand tu sortais, mais elle croyait que Fidel Castro était un chanteur de salsa.
- De toute façon Cécile n'avait aucun humour.
- Non, elle ne riait pas à tes blagues, sauf quand elle ne les comprenait pas, nuance. Et Clarika, comment elle va?
- Bien. Enfin non pas trop elle est morte.
- Ha merde, qu'est-ce qui lui est arrivé?
- Fausse route. Iceberg droit devant, la laitue ça pardonne pas.
- Je suis désolé...
- Bah c'est pas comme si je la connaissais hein.
- Ben vous êtes quand même sortis ensemble un moment.
- C'est bien ce que je dis.
- Et Camille?
- Sagittaire ascendant Taureau, c'était trop pour moi.
- Et la nana que tu vois ce soir?
- Là c'est différent, je crois que je suis amoureux.
- Ben, tu la connais depuis une semaine, vous ne vous êtes même pas encore rencontrés!
- Mais je le sens, en plus c'est une artiste.
- Musique? Ecriture?
- Scrapbooking et poésie féline.
- En gros elle découpe et colle des fleurs et des papillons dans un cahier en expliquant que les miaulements de son petit chaton sont aussi émouvants qu'un coucher de soleil sur les lacs du Connemara. C'est naze.
- Non, c'est mignon.
- Non, c'est naze.
- De toute façon tu n'as jamais rien compris à l'art.
- Tu la sautes ce soir?
- J'en sais rien, tu sais moi il me faut des sentiments.
- Oui. Surtout en 90D.
- Arrête, je suis pas comme ça.
- Non, Nico s'en souvient encore.
- C'est sa sœur qui m'a chauffé, je pouvais pas savoir qu'elle était mineure.
- Même quand tu l'as plantée au petit matin devant Bob l'Eponge?
- Bon, je vais être en retard.
- Vous aller boire un verre?
- Non je lui sors le grand jeu ce soir.
- Jules Vernes? Tour d'Argent?
- Flunch.

Benjamin abandonna sur la table un billet et les reproches de Fabien.
Qu'est-ce qu'il y pouvait si elles l'avaient désenivré de l'amour, si elles lui avaient fait perdre toutes ses illusions?
Une fois de plus il la reverrait avant de passer à autre chose.
C'était devenu son petit business, sa petite entreprise qui ne connaissait pas la crise.

Un soir, alors qu'il s'était fait un plateau télé, le téléphone sonna.
Une voix au grain chaud et légèrement voilé à l'autre bout du fil.
C'était Barbara, manifestement un peu grisée par un peu trop de Brouilly. Elle avait retrouvé son numéro. Elle n'avait pas eu besoin de chercher très longtemps, internet lui ayant offert une séance de rattrapage sur les vingt ans qui s'étaient écoulés. Elle se sentait un peu idiote, mais voulait le revoir. Ils se donnèrent rendez-vous dans un petit café, rue de Levis.

Benjamin était transporté mais pétrifié à la fois.
Peut-être le rejetterait-elle, une deuxième fois.
Peut-être n'aimerait-elle pas ce qu'il était devenu.
Pourtant, c'est un peu pour elle qu'il avait fait tout ça, qu'il était devenu plus beau, plus fort, qu'il s'était construit une armure de mots et de saillies. Que quand il avait séduit celle qui avait partagé sa vie, il avait l'impression de jamais être à la hauteur, de devoir toujours donner le change.
Et à présent qu'il était devenu celui qui donnait les bons points, mais qui avait néanmoins gardé cette insatisfaction perpétuelle ancrée en lui, il redevenait l'adolescent terrorisé de devoir adresser la parole à cette femme qui occupait de nouveau toutes ses pensées.

Une silhouette avançait dans la rue, à contre-jour.
Il distinguait de longs cheveux, une démarche élancée, un jupon qui se baladait au gré du pas de l'égérie nordique.
Elle semblait différente.
Elle fit un signe de la main. Benjamin se leva et s'apprêta à s'avancer vers elle, mais elle l'ignora complètement pour le contourner et rejoindre un jeune mâle aux Wayfarer noires. Mauvaise pioche.

Il se rendit alors compte de la présence d'une femme assez insignifiante à un table de lui.
Elle ne l'avait pas quitté du regard depuis quelques minutes. Comment avait-il ainsi pu l'éluder?
Ce regard, il l'aurait reconnu entre mille. Mais ce n'était plus la silhouette svelte et gracieuse de la jeune fille en fleur sur les oreilles de qui il plaçait un gros casque dans les allées des disquaires.
Elle se leva et se dirigea vers lui. Ses hanches étaient marquées par les années passées, et sa poitrine était celle d'une grande multipare.
Des rides microscopiques entouraient ses yeux. Sa peau était tachée de brun par endroit, par abus d'ultra-violets probablement.

Les premières minutes, ils ne trouvèrent pas grand chose à se dire.
Elle avait eu trois enfants, et avait dû arrêter ses études pour s'en occuper.
Ils avaient changé tous les deux, et après avoir résumé à tour de rôle leur vie en quelques minutes, ils ne savaient pas trop de quoi parler.
Elle remarqua à son poignet un vieux bracelet brésilien défraîchi.

- C'était celui que je t'avais offert sur la plage?
- Oui, dit-il en souriant.
- C'était un peu cliché quand même.
- Oui, on était un peu cons. C'était bien.

Elle n'avait pas beaucoup étudié. Elle n'avait plus la même fraîcheur qu'à ses vingt ans. Elle n'était plus vraiment jolie.
Il était frappé en plein cœur par la réalité de celle qui était devenu le fantasme de ses nuits sans Kim Wilde.
Banalement ordinaire, ordinairement vulgaire, dans le sens étymologique du terme.
Il ne pouvait s'empêcher d'être déçu. Elle n'était pas à la hauteur de ses attentes.

Elle prit ses affaires et partit poliment.
- J'étais contente de te revoir, ça m'a fait vraiment plaisir.
- Moi aussi. On essaie de se revoir un de ces jours? Dit-il sans vraiment de conviction.
- Oui, pourquoi pas... D'ici là bonne chance.

"Bonne chance". Bonne chance pour quoi? Bonne chance pour sa vie future? Mais elle tournait en rond sa vie, à courir après ce dont il croyait avoir besoin mais dont il n'avait pas vraiment envie.
Quelques minutes plus tard, l'index sur son oreillette il appela Fabien alors qu'il remontait la rue.

- Si j'ai bien compris, elle est devenue grosse, moche et bête?
- Mais non, elle s'est un peu laissée aller avec le temps, tu comprends, elle n'a pas eu une vie facile.
- En plus c'est une ratée.
- C'est pas une ratée, elle n'a pas eu beaucoup de chance.
- Ecoute SOS Amitié, tu vas pas la récupérer elle et ses trois mômes.
- Bah je sais pas tu vois, j'ai envie d'être avec elle.
- Fais ce qui te semble bien, mais à mon avis tu fonces dans un mur et tu appuies sur l'accélérateur.

A peine arrivé chez lui, Benjamin se connecta pour retrouver l'adresse de Barbara.
Une heure plus tard, il garait son scooter en bas de chez elle, un bouquet de fleurs dans le top case.
Elle lui ouvrit, une tête blonde dans les bras.

- En fait, j'aimerais qu'on se revoit.
- Ecoute, ma vie est un peu compliquée, et toi, tu es devenu... enfin tu es très occupé j'ai l'impression. J'ai pas le temps pour ça.
- Mais je suis sérieux. J'ai plutôt bien réussi, je peux t'offrir mieux que ça.
- Qu'en sais-tu? Tu crois que parce que j'ai deux crédits à la consommation sur le dos, trois enfants et que je n'ai plus la cour de prétendants que j'avais à vingt ans je vais te remercier d'avoir daigné me regarder? Je suis désolée Benjamin, mais on a pris deux chemins différents et moi j'ai trop de cailloux dans mes chaussures pour te rejoindre.

La porte se referma sur le spectre de sa jeunesse.

Le soir, il dîna chez Fabien et Nathalie.
- C'est pas un rateau que tu t'es pris, c'est une moissoneuse batteuse.
- Je comprends pas. Comment elle a pu me jeter comme ça?
Nathalie intervint :
- Tu n'as pas le monopole du rejet sous prétexte que tu es en position de force.
- Ouais, même les moches ont le droit d'avoir le choix.
- Je te remercie pour cette intervention pertinente.
Nathalie reprit la parole.
- Il faut savoir : est-ce que c'est le fait de la rater, ou l'échec qui te contrarie?
- Bah l'échec de l'avoir ratée...
- Si c'est ton ego qui est en jeu, tu fais fausse route, sinon...
- Sinon quoi?
- Il est encore temps de retrouver l'ado romantique que tu étais.
Ces propos laissèrent Benjamin songeur de ce qu'il était devenu.

Deux jours plus tard, Barbara recevait une page déchirée d'agenda de 1989.
Benjamin aurait pu y déposer un verbe stylé, des vers qui riment.
Mais il n'y avait griffonné que des mots très simples.
L'après-midi même, il la retrouva devant une tête de gondole à la Fnac.
Il lui posa un casque sur les oreilles. C'était les Bangles.

mercredi 22 avril 2009

Train n° 8672 en provenance de Paris Montparnasse





"Bonjour, bienvenue à bord du train n° 8672 en provenance de Paris Montparnasse, et à destination de Brest.
Ce train desservira : Le Mans, Laval, Rennes, Lamballe, Saint Brieuc, Guingamp, Plouaret-Trégor, Morlaix, Landivisiau, Landerneau, Brest.
Nous vous rappelons que des services de restauration vous attendent en voiture 4 et 14."

Dix minutes plus tôt les derniers passagers se pressaient pour trouver leur wagon à temps.
Je surprenais, amusée, une famille dont toutes les têtes blondes arboraient cirés jaunes et bottes Aigle.
Sans doute imaginaient-ils, en quittant la capitale, arriver à même la gadoue, la gadoue, la gadoue.

Je repense à cet ami qui m'avait un jour demandé si nous avions des bibliothèques municipales convenables chez nous.
C'est vrai que nous sommes assez limités.
Tout au mieux avons-nous un exemplaire des Misérables et quatre histoires du Club des cinq qui se battent en duel sur les étagères d'une petite salle jouxtant la mairie.

Les régions sont incultes, c'est bien connu.

Entre ici Jeff Koons, avec ton terrible cortège de Ciccioline et de chiens en ballons de baudruche, il serait dommage que la ville des rois se prive de toi.

Comme le disait si bien ce jeune homme assis derrière moi dans ce café lounge de Bastille, "de toute façon tout se passe à Paris. Culturellement parlant, il faut admettre que le reste, ce n'est que du vide". Entièrement d'accord, ce n'est pas comme si les Transmusicales, Avignon ou Jazz in Marciac faisaient dans l'innovation.

Des Abattoirs de Toulouse au musée d'art contemporain de Marseille, en passant par Lille et les diverses FRAC de France et de Navarre la Province est clairement fruste et primitive.

Paris je t'aime, mais ce soir je te quitte, je rentre chez ma mère.

Tu me fais chanter, tu me fais danser, tu me présentes à tes amis.
Mais parfois tu me fatigues, j'ai besoin d'air.

Le train s'apprête à démarrer; je m'installe.
Près de moi un professeur sort déjà ses copies relevant d'une matière qui m'est totalement inconnue.
Probablement enseigne-t-il dans un établissement professionnel, tant mes vagues souvenirs de cours de technologie ne daignent pas m'aider à décrypter les hiéroglyphes qui me font face.

Tout va pour le mieux. Le soleil pose ses rayons sur les champs verts et or qui défilent devant mes yeux.
Je rentre chez moi, là où l'horizon s'offre sans obstacle, là où le silence m'entoure de sa généreuse ouate le matin, là où il n'y a plus de quartier, d'heure de rendez-vous, là où on sert le café sur une bête nappe à carreaux jaunes et blancs, là où on m'appelle "à table", là où tout paraît si simple, comme on l'avait laissé avant de partir.

La cuisine, ce lieu de réunion inscrit dans le gêne humain.
Une tradition, à la fois sénat et cénacle.
Ici se prennent les grandes décisions, ici se jouent les grandes disputes au devant du pater familias.
Dans les appartements, c'est là que s'organisent les contre-soirées lorsque le son du salon pulse trop fort.

N'avoir pour seules voisines que des vaches blanches et noires, sur lesquelles tombent la pluie.
Comme seul bruit la nuit que celui des chouettes qui hululent, des souris et le son de la pendule.
Le silence, le vrai.
Le noir complet.

J'en aurais oublié qu'il y avait des étoiles. Certes tous mes soirs citadins j'avais une vue imprenable et illuminée. Mais je n'avais plus ces petites diodes là, Syrius, Cassiopée et autre Orion. La voie lactée m'était invisible. Que savais-je d'ailleurs de toutes ces constellations, absolument rien, sinon qu'elles étaient là. Elles seules procuraient ce sentiment d'infini, contrairement à l'horizon coupé du ciel parisien. L'horizon. Je ne le voyais plus. L'horizon des plaines, des arbres et des routes de campagne. Le littoral, la ligne lointaine qui sépare le gris de la mer et le bleu du ciel. Les rochers dont l'équilibre semble si instable.

Cette mer fraîche, exigeante et lunatique, en opposition avec cette mer chaude, sereine et douce que j'aimais tout autant.


Dans quelques semaines je prendrais un autre TGV, qui m'emmènerait dans ce jardin méditerranéen où jadis je faisais des courses de carriole à cheval.
Je reverrai alors les ocres et les rosés.
L'herbe jaune qui elle aussi, a bercé mes étés.

"Fini le ciel gris, les matins moroses, on dit qu'à Toulouse les briques sont roses"...
Une petite exposition était ouverte, à deux pas de la place du Capitole.
Elle ne faisait pas dans l'emphase, ne s'affichait que peu, loin des heures de queue nécessaires aux expositions du Grand Palais.
Nous sommes en plein milieu d'après-midi, il n'y a personne.
Le timbre de Nougaro seul nous guide, cette voix dans laquelle roule un torrent de cailloux.
Cette voix qui vient chercher mon palpitant et solliciter mes glandes lacrimales.


Un jour vous avez tout quitté. Telle Michèle Torr délaissant sa salle des fêtes provençale vous avez laissé derrière vous parents, famille, amis et peluches sur le lit.

Paris, nous ne vieillirons peut-être pas ensemble.

Tu me dis que tu connais ces sols que j'ai foulé.
Que tes week-end se font malouins, niçois ou biarrots.
Alors tu ne connais encore rien.

Rien de ces plages recluses, de ces villages perdus, de ces écoles qui peinent à demeurer ouvertes, de ces routes de campagne sur lesquelles passent quelques rares mobylettes, de ces volets qu'on ouvre sur une maison qui sent le renfermé.

J'irai là où les déjeuners en terrasses s'éternisent toute une après-midi, là où l'on sent bon le fumé des cheminées des hameaux quand vient l'hiver, là où, le week-end venu, je peux enfoncer mes pieds dans un sable qui vient me chatouiller jusqu'aux chevilles.


Me revoilà de retour, en face de ce troquet dans lequel les lycéens que nous étions s'attardaient.

Autour de moi, beaucoup d'étudiants qui quittent le quai unique de la petite gare pour rejoindre leur chambre de cité universitaire.
J'ouvre ma tablette et y pose mon portable. Je suis incorrigible, les trains m'inspirent inlassablement. Je ne peux m'empêcher, à chaque trajet, de jeter quelques idées sur un fichier. Quelques idées, parfois des pages entières, des strophes qui deviendront billet ou autre écrit vain.

Le train, c'est quelques heures entre deux mondes.
Entre ce que l'on laisse et ce que l'on n'a pas encore atteint.

Montparnasse.
Je suis en bout de quai. Ma rame est tellement lointaine qu'il me faut dix minutes pour atteindre la gare elle-même.
Et je me pose, à peine arrivée chez moi, à ce poste indéfectible, cette fenêtre à laquelle je me suis tant accoudée déjà. Le temps passe différemment ici. Ici les gens vous rappellent qu'il faut courir, toujours plus loin, toujours plus vite. Ici je culpabiliserais presque de ne rien programmer, et de passer ma journée chez moi.

Je m'ennuyais un peu de toi, alors je suis revenue.




lundi 20 avril 2009

C'est pas ma faute...


Découvrez Julien Doré!



Lentement, avec application, elle en traçait les contours au crayon.
Du plus loin qu'elle se souvienne, elle n'avait jamais débordé.
Certaines en mettaient partout, et procédaient à des associations improbables de couleurs.
Prune, pour éviter toute faute de goût, avait opté pour le noir.

Elle repassa une deuxième couche, peaufina son trait, et parut finalement satisfaite.

Le halo charbonné contrastait avec le bleu roi de ses iris, donnant l'impression d'un point d'eau cristallin au milieu d'un volcan esquissé au fusain.
Elle avait gardé le regard de ses primes années. Romantique et frais, complétant une chevelure marron glacé qui tombait en cascade sur ses épaules, mais dont la lumière s'était quelque peu ternie.

Elle passa un simple débardeur long par dessus ses collants, enfila une paire de bottes en daim qui retombaient en chaussettes sur ses chevilles et saisit deux sautoirs assortis. Elle se frotta rapidement les cheveux afin qu'ils lui cachent une bonne partie du visage, attrapa son vieux cuir récupéré dans une braderie et se mit en route.

Elle ne rejoignit pas le métro le plus proche, elle avait envie de marcher un peu. Elle traversa le pont sous lequel résonnaient les cris enthousiastes des touristes.

Elle prit place dans le métro, face à un groupe de filles aux tenues similaires à la sienne.

Une demi-heure plus tard elle était aux portes de la soirée.
Comme elle venait régulièrement dans ce lieu, le physionomiste la fit rentrer rapidement, forçant le désaccord appuyé de la file de non-inités qui patientait.

Elle se fit de suite harponner par un habitué, qui lui demanda rapidement quelques nouvelles, les yeux plongés dans son décolleté naissant. Elle quitta le vestibule d'entrée pour rejoindre la salle principale, qui était déjà bien remplie. Elle se rapprocha du comptoir et fit signe à Toby, un des barmen. Parfois elle aimait rester lui parler pendant de longues minutes. Il avait essayé de la persuader de ne pas perdre ses nuits ici. Il lui disait qu'elle était jeune, qu'elle avait le temps pour tout ça. Que cette verdeur était son bien le plus précieux.

Elle riait de lui, lui disait qu'elle n'aimait pas quand il prenait ses airs moralisateurs.
Alors il arrêtait et lui parlait des habitués, des esquisses qu'il ébauchait pour son nouveau projet.

Et puis elle repartait se faire flagorner, amadouer, étreindre par d'autres bustes.
Elle minaudait, allumait, provoquait.
Son visage était éclairé par un arc-en-ciel d'éclats stroboscopiques.

De loin, Toby l'observait.
Il ne pouvait rien faire de plus que de la mettre en garde.
Il lui était délicat d'intervenir lorsque l'un habitué opulent se permettait un geste qui déplaisait à Prune. Malotru, il n'en restait pas moins cossu.
Souvent, il la voyait repartir au bras d'un jeune hâbleur. Parfois ils revenaient ensemble la fois suivante, et la fois d'après encore, mais cela ne durait jamais bien longtemps.

Elle avait l'impression d'exister dans tous ces regards, consciente, du haut de sa juvénilité triomphante, de ses charmes victorieux.
Toby ne comprenait pas pourquoi elle s'obstinait à revenir, qu'est-ce qu'elle pouvait trouver dans les yeux de ces loups soupirants d'un soir.

Ce soir encore, elle rayonnait.
Mais du fond du comptoir, Toby la savait absente.
Son corps était là, sa croupe se balançait, ses mains se posaient sur le poignet d'un nouveau transporté, mais ses yeux étaient embués.
Dans leur ciel on pouvait deviner un temps neigeux, résidu des sillons d'un blanc virginal tracés à l'AmEx gold qui s'alignaient sur un miroir de poche.

Celui-là semblait un peu pressant.
Il l'entraîna dans le corridor qui séparait les vestiaires de la salle.
Toby eut un mauvais pressentiment.
Il les avait déjà vus tant de fois faire ça pourtant.
Une fois de plus ils prendraient un taxi. Une fois de plus...

Mais ce fut une fois de trop.
Prune ne voulait pas partir, pas avec lui.

Toby, dans la pièce adjacente, passait frénétiquement les verres au-dessus d'un jet d'eau minuscule pour les rincer.
Il servait machinalement les commandes de cocktails.

Le baffreur de chair fraîche la traita d'allumeuse, lui dit de prendre sa veste et de le suivre.

Toby, qui avait foi en ses mauvaises impressions arriva alors que la brute essayait de la tirer par le poignet vers le vestiaires.
Le ton monta, les mots aussi.
Prune pleurait, la clientèle s'attroupait.
Très vite, le directeur interrompit l'incident. Il s'excusa auprès du malappris, et signifia à Toby qu'il le libérait pour ce soir.

Prune s'agrippa à son bras, comme elle se cramponna à son torse quand le scooter démarra.
Non pas pour l'attiser, comme elle l'avait fait avec eux, mais pour que jamais il ne la laisse repartir.

Les quais défilaient de plus en plus vite sur sa visière, tandis qu'elle appuyait sa tête contre le dos de son ange gardien.

Ce soir encore elle découcherait.
Mais ce soir elle dormirait.



Dig Up Elvis - Moi Lolita (Clip)

mardi 31 mars 2009

Meeting David : UK mon amour





Rule Britannia!

10H du matin.
Le soleil frappe les grandes baies vitrées du hall de la maison de la radio.
Je fais la queue avec quelques étudiants, quelques touristes, quelques chômeurs errants et bon nombre de retraités. Un jour on court d'un bout à l'autre de Paris, faisant des semi-nocturnes dans les bureaux du XVIème, le lendemain on se promène de part et d'autre de la ville, prenant le temps d'un déjeuner ou d'un café allongé en apéritif, puis en dîner.

Devant moi, deux retraités qui se sont rencontrés entre une émission de Paris Première et les couloirs d'Europe 1. Le début d'une autre histoire peut-être. Ils se remémorent tous les deux la grande époque des Carpentier. Il repense à Evelyne, cette Claudette qu'il avait draguée un soir de mai. Il revient brusquement à la réalité quand sa compagne d'enregistrement d'émission lui fait remarquer que la belle Evelyne a probablement de l'arthrite aujourd'hui.

Je m'installe. Devant moi, un habitué a consciencieusement sorti d'une pochette plastique des photos imprimées en quinconce sur une feuille A4, prêtes à être dédicacées.

L'émission se déroule proprement, sans anicroche aucune.
Une fois l'antenne rendue, le public se précipite au-devant du comédien invité.
Je ne suis pas venue pour lui, mais pour les quelques minutes d'absurdité britannique délicieuses prodiguées par le chroniqueur David Lowe.

David Lowe.
Cet énergumène prolifique, aussi à l'aise dans le développement macronucléaire de la paramécie qu'au sein de la Yorkshire Actors' Company, et trop peu connu à mon humble goût.

Alors que les gigolettes et les bellâtres avides de quarts d'heure warholiens commençaient déjà à foisonner, le modeste londonien de naissance faisait sa route, discrètement, mais sûrement.

Chercheur, comédien, metteur en scène, réalisateur, compositeur, photographe, illustrateur...
Soliste ou artisan méticuleux de bobines enregistrées à quatre mains avec son épouse.

Ici une apparition dans un film historique, là la bande originale d'un dessin-animé, ailleurs encore une chronique dans une émission qui lui assure un peu de visibilité cathodique.
La télévision, ce support sournois qui prodigue ses propos édulcorés dans la bouche de Venus aseptisées.

Il incarne à perfection le non-sense britannique, ce talent inné qu'ont ces insulaires pour affirmer les plus parfaites inepties en maintenant leur "upper lip stiffed".

The stiff upper lip, plus qu'une attitude, un mode de vie.
En situation de crise, d'anxiété, notre lèvre supérieure tremble. Pas celle des anglais.

Le flegme intact en toute situation, ne pas montrer ses émotions.
C'est un recul sur la vie et les événements qui la mouvementent.
Et donc un genre comique : l'ironie et l'autodérision.

The stiff upper lip, c'est Angus Young qui, à plus de cinquante ans, continue de duckwalker en uniforme d'écolier.
C'est l'establishment et l'anti-establishment à la fois.
God save the Queen et Anarchy in the UK.

Un pont entre le visage glacial d'une souveraine sous une capeline églantine et les facéties d'un John Cleese au port altier mais au verbe saugrenu.

C'est Rowan Atkinson, sournois Black Adder, tendre idiot Bean, qui retrouve ses manières de gentleman quand la caméra arrête de tourner.

C'est Winston Churchill qui répondait ainsi à De Gaulle, le raillant sur ses habitudes de dandy :
"Tout le monde ne peut pas s'habiller en soldat inconnu".

C'est, derrière la politesse quasi-institutionnelle d'un pays, un monde de vulgarités.
Une même personne capable de me dire dans une seule phrase :
"I beg your pardon? I'm sorry I'm just fucking pissed".
L'accent cockney et l'accent minier.
Le parlé d'Alan Rickman et le phrasé de Mike Skinner.
La réserve et la timidité, en contradiction avec la floraison de tabloïds.
Les funérailles nationales de la Reine Mère et celles de Jade Goody.
Le visage des petits princes sérigraphié sur des mugs vendues £4,99 dans une échope pour touristes.

La froideur de ces amis qui me saluaient d'un poli "Oh hi, how are we today, I reckon the weather is going to be really nice" en respectant une distance de sécurité d'au moins trente cm, alors que je les avais laissés la veille dans un coin de St Mary Street, une poubelle comme seule alliée compréhensive de leur état d'éthylisation avancée.

C'est le binge drinking, cette acception anglo-saxonne de l'alcool qui consiste chez les teenagers à boire beaucoup et rapidement dans le but unique d'atteindre un état de paillasson usagé avant deux heures du matin.

Ce jour de 2005, où le Pays de Galles avait remporté le tournoi des Six Nations. Ces rues rouges de monde. Ces femmes âgées et d'apparence distinguée qui titubaient autant que les héroïnes d'AbFab. Cette voix qui résonnait une demi-heure plus tard dans le Sainsbury's du quartier :
"We have no beer left. I repeat we have no beer left. Please move toward the exit".
Cet essaim imbibé de chauvinisme gallois et de Caffrey's qui quitta les lieux contrarié.

Ce jour où nous étions parties à la quête de la colline sur laquelle avait été tourné "The Englishman man who went up a hill but came down a mountain".



Ce pub dans lequel on s'était arrêtées, et ce pilier de comptoir qui nous avait guidées dans notre périple à travers la campagne galloise.





Ce sont ces vestes en velours côtelé, achetées à Camden, qui étreignent des hauts aux couleurs pastels desquels ressortent une chair abondante.

Ce sont des accords qui résonnent dans ma tête de groupie.

Il me faudrait des centaines de paragraphes, de strophes et de couplets pour commencer à envelopper la divine Albion de mes mots.

Nous avons parlé une minute à peine.
Humilité et timidité ressortaient de sa personne.
Cette façon toute particulière qu'ont les clowns de s'excuser d'exister, une fois que le chapiteau est démonté.

"Life is too important to be taken seriously", disait le grand Oscar.

En ces temps de crise, je ressortais du studio légère, fraîchement exaucée de cette rencontre avec un de mes sujets préférés de Sa Majesté.

David Lowe on Facebook

lundi 16 mars 2009

"Je suis une merde. Mais c'est énorme."

La soirée avait commencé de façon inattendue.
Une rencontre improbable sur un pont, des retrouvailles improvisées dans un café.
L'impression de se retrouver d'un seul coup parachutée quelques années auparavant.

Et puis une autre soirée qui s'enchaîne, et le sentiment de m'être retrouvée nez à nez avec une facette d'un des personnages qui hantent mon clavier ces temps-ci.

Adossé au mur de la cuisine, il était en grande discussion avec un tendron manifestement charmée par son incontinence verbale. Sa voix rocailleuse et quelque peu caverneuse résonnait entre le lave-vaisselle, une part de pizza et des mojitos en préparation.
On n'entendait que lui, il ne parlait que de lui.

Il avait été comédien, était maintenant musicien, crachait à la gueule des institutions artistiques, juridiques, anti-égocentriques.
De ses propres mots il ne valait rien, mais ce qu'il faisait était énorme.
Bashung avait rejoint le secret des cumulus une heure plus tôt ce qui l'avait assombri.
La sombreur justifiait ses verres, les verres accentuaient sa sombreur.

Il paraissait quelques années de plus que son âge d'enfant blessé, son timbre sculpté par le J&B, les Malboro, le manque de sommeil.
Il était neveu de, anti, vrai-faux nanti avachi sur son esprit tortueux et torturé.
"La mineur, fa, sol, do, ça fonctionne. Tu aimes, tu aimes pas, mais tu peux pas dire que c'est de la merde, ça fonctionne" réagissait-il au son d'une teen-singer formatée.
Je pourrais en faire tout un portrait, mais je suis cachotière, je préfère me garder quelques lignes pour étoffer d'autres pages.

J'hésitais entre une certaine attirance fascinée et une empathie blasée.
En parlant avec lui d'écriture, me vint à l'esprit cette personne chimérique qui occupait certaines de mes pages.
Elle se matérialisait là, devant moi.

Se concrétisait une partie importante de la personnalité de ce protagoniste imaginaire. Je l'avais presque touché, cet individu dont j'écrivais une partie de la vie. Je l'avais presque rencontré. J'avais presque envie de le revoir, mais préférait finalement l'enfermer dans une bulle nocturne capiteuse et éphémère. Il faisait partie de ces protagonistes qui s'invitent, l'espace d'un épisode, dans votre petite histoire de vie, de ces passagers précaires auxquels je trouve de l'intérêt, parfois de leur plein gré, parfois à leur insu, et qui déposent une impression fugace mais tenace dans mes compositions fictivo-sociales.
Il funambulait sur une ligne imaginaire, entre pathos et illuminations de lucidité fulgurantes.
Il avait conscience sa mégalomanie, de son auto-commissération, de cette existence dissolue, de cette image caricaturale d'artiste maudit qui ne l'était pas vraiment.
Il voguerait peut-être entre la rubrique des cabots écrasés et les pages culture et art de vivre.

En fin de soirée il partit avec cette jeune fille avec qu'il partageait sa faconde autistique.
Les similitudes avec ma fiction s'enchaînaient.

Toutes ces images se superposèrent dans ma tête alors que je rentrais au petit matin. Ce virtuose nicotiné tout juste parti, cet invité inattendu, ce jeune chanteur indé dont on avait parlé, et ce personnage qui acquérait une substance telle que j'avais l'impression d'avoir passé une partie de la soirée avec son jumeau de déprave.

mercredi 11 mars 2009

"My shoes please"



Je romps avec la tradition de ce blog pour mettre de côté toute considération littéraire et évoquer en quelques brèves lignes une aventure tout à fait inédite pour moi : l'immixtion en pleine fashion week.

Jusque là elle se réduisait, en ce qui me concernait, à feuilleter les pages mode des magazines féminins en regardant toutes ces pièces inabordables et bien souvent importables.
C'était le Paris des acheteuses étrangères qui se précipitent aux défilés Chanel et Balenciaga, les tendanceurs qui font la saison deux ans à l'avance et les tapis rouges de festivals de cinéma.

Bref, un monde dans lequel je n'avais pas plus vocation à mettre les pieds que Anna Wintour aux prud'hommes de Meaux.

Seulement voilà, en fin de semaine dernière une amie m'appelle pour que je la remplace au pied-levé. Chaque saison, ils font appel à elle pour donner un coup de main aux habilleuses pendant le défilé. Le job est tout simple, il s'agit d'être sur place un peu plus de trois heures, pour 15 minutes effectives de travail.

Elle me briefe rapidement sur les deux créateurs allemands et leur petite équipe,  l'affaire paraît simple : aider les pauvres mannequins à enfiler leurs souliers de vair et à être les plus belles pour aller parader.

Je ne pouvais qu'accepter, à défaut d'avoir mon carton d'invitation aux derniers défilés Chanel, Mc Cartney ou Chloe j'allais passer une demi-journée en plein cœur d'un fashion show.

Mardi soir, j'arrive donc dans un petit appartement du IIème arrondissement, la porte est entrouverte.
J'entre, une fille filiforme vêtue de son unique string enfile une robe. Je suis au bon endroit.
Un homme me demande qui je suis, je me présente et demande un certain Ralf vers lequel on me conduit. Je me suis rendue compte après coup que celui que j'avais pris pour un portier-personal-assistant était en fait un des créateurs en personne.

Alors je me pose là, sur un pouf, et regarde la jeune mannequin enfiler et désenfiler les tenues une à une, puis aide à mon tour à passer celles dont j'aurais la charge le lendemain.

La mannequin, au nombril de laquelle je peine à arriver, se plaint d'être un peu trop ronde, on ne peut pas fermer les robes sur elle. Il faut avouer qu'elle pèse au moins treize kilos.

Voilà, j'ai été briefée, je peux repartir vers mon antre.

L'air de rien, il s'agit de changer en 30s de tenue, boucler les boucles des chaussurez, zipper les fermetures éclair des robes, épingler les broches sans heurter le modèle.

Le lendemain, rendez-vous sur le pont à 7H30.
L'avenir appartient aux lève-tôt.
On me remet un badge avec mon nom en lettres argentées. Le genre que eux vont jeter à la sortie mais que je vais conserver précieusement dans le coin d'une boîte remplie de choses inutiles.





Je passe par la salle où aura lieu le défilé pour rentrer dans les backstages, déjà remplies de tout un petit monde qui s'affaire. Les coiffeurs épinglent, lissent, crantent. Les assistants papotent. Les habilleuses attendent. Les deux créateurs stressent en voguant d'un coin de la salle à l'autre.
Les photographes multiplient déjà les clichés.

8H30. Petite répétition.
Vite, un coup de main aux mannequins pour enfilage rapide de chaussures.

Puis re-attente. Re-café-jus-de-chaussettes.

Evidemment, la jeune femme à qui j'ai servi d'habilleuse la veille ne me remet pas, il faut dire que je faisais un peu partie des meubles pour elle.

Une jeune mannequin brune au teint de perle semble hanter la salle, son regard se perdant au fur et à mesure de ses pas.

9H20, la tension est palpable, tout le monde s'active.
Je me tiens à mon poste avec ma partenaire d'habillage, espérant que j'arriverai à agrafer les robes en temps voulu : il serait dommage que l'une des jeunes filles perde ses étoffes sur le catwalk par ma faute.

Les premières robes sont enfilées.
Si certains modèles discutent avec ce qui leur sert de staff, la plupart présents ce jour ne posent pas un regard sur nous, modestes quantités négligeables.

Une mannequin s'approche.
Un seul mot sort de sa bouche : "Shoes!".
Nous nous précipitons à son secours, n'étant pas trop de quatre à ses pieds pour que tout soit en place au plus vite.

9H30 c'est parti.
Mon mannequin attitré est déjà devant moi, je termine de l'apprêter, avant passage des coiffeuse et maquilleuse, puis avalisation par l'assistant de la maison en France et enfin par l'un des créateurs.

Elles sont parées, telles des petits soldats d'un mètre quatre-vingt, à entrer sur le podium.
Je m'effraie de la faillibilité des pinceaux qui leurs servent de jambes sur leurs talons de 15 cm.
Trois minutes plus tard mon mannequin revient, il s'agit de la dévêtir prestement (oh combien de mains masculines auraient voulu être à ma place à ce moment) pour la revêtir aussi vite.

Alors on dégrafe, dézippe, ôte pour ré-agrafer, rezipper, réépingler.
Re make-up, re-coiffage, re-checking.

Dernière robe. Nous ne sommes pas trop de deux pour nous affairer.
Sertie d'une centaine de pierres et strass et s'évaporant en une longue et lourde traîne, elle nécessite une certaine agilité.

Je me prends à rêver de disposer de toutes ces attentions tous les matins : quelqu'un pour me choisir ma robe, un autre pour me coiffer, un autre encore pour me maquiller.
Un petit bonheur simple.

C'est le moment du bouquet final de fourreaux, sarouels et autres tuniques.

De l'autre côté du rideau on applaudit, le couple de créateurs entre en scène, on applaudit en coulisses aussi. Ils reviennent, tout le monde s'applaudit, tout le monde s'embrasse, tout le monde est formidable et a fait du bon travail. C'est beau la fashion week.

Quelques clients potentiels viennent ensuite jeter un rapide coup d'oeil sur ce qu'ils achèteront pour la saison automne-hiver 2009-2010.

C'était aussi simple et rapide que ça. Beaucoup d'attente, puis de l'ébullition de quelques minutes et des applaudissements, avant de retrouver la vie normale et de retourner derrière les pages de Cosmo.


mercredi 4 mars 2009

"Wait, they don't love you like I love you"


Yeah Yeah Yeahs - Maps
par Yeah-Yeah-Yeahs



"Matisse avait la tête appuyée sur la fenêtre embuée qui donnait sur une petite ruelle pavée. Les yeux fermés, le froid de la vitre commençait à lui donner mal à la tête. Il se mit à dessiner un bateau sur une mer lisse, et une île avec un palmier, cette même île qu’il avait tant de fois dessinée sur les vitres de la BX de son père quand il le déposait à l’école le matin. Il trouvait le temps long. L’inspiration l’avait quitté depuis trop longtemps déjà. Il aurait aimé écrire d’autres airs que de mélancoliques mélopées. Il voulait retrouver des harmonies qui plaisent à son oreille, il aurait voulu toucher la note bleue, mais il n’avait devant lui que l’azur désespérant du ciel et le soleil qui frappait de ses rayons les draps de son lit deserté. Lui qui était né parrainé par l’astre du jour ne pouvait plus supporter d'être nargué par sa lumière aveuglante. Lui qui avait tant de fois joué sur les pavés éblouissants de sa ville natale ne recherchait plus que l’ombre. Il n’en pouvait plus de cette ville, il dépérissait comme mourait le soleil couchant sur les immeubles haussmaniens. [...]

Les derniers mots de Cherry résonnaient encore dans la pièce.
"Tu n'es plus rien maintenant. Ils t'ont tous oublié dehors. Tu n'as plus que moi.
Ils ne t'ont jamais aimé et ils ne t'aimeront jamais comme je t'aime".

Il n'aurait jamais dû revenir. [...] Tout était arrivé si vite. Le casting. L'émission. L'engouement inattendu du public. A l'époque déjà on le critiquait. Il sortait trop du cadre, ou alors pas assez. En voulant jouer la carte de l’inclassable on le classait dans les futurs déclassés. Parce qu’il surprenait, et qu’en musique, ce qui déroute a besoin d’un peu d’âge pour être apprécié. Ce n'est qu'après quelques années écumées dans les déserts des feux de la rampe que l'on peut revenir pour faire apprécier son bouquet jusqu’à la lie. Il avait fait deux albums qui avaient très bien marché, mieux que certains autres gagnants plus standardisés de ces émissions. Puis il était parti, de lui-même. Il avait fait une tentative de suicide artistique. On dit souvent que les TDS sont des appels au secours. Il avait peur de se laisser enfermer dans un courant alternatif édulcoré, de devenir un indie des bacs à sable plus que des bacs à disques, un rebelle du Campanile qui vole les savonnettes des hôtels deux étoiles dans lesquels on aurait fini par l'envoyer. Alors il avait commis un duo avec un chanteur à la papa, qui ramait depuis des années pour se maintenir un public, son audience tendant à décliner avec le départ des baby-boomers dans des pays plus chauds pour leur retraite. Les baby-boomers migraient et en France, Matisse Silvery se compromettait avec Michel Rivière. Ses fans, qui avaient d’abord cru à un coup médiatique, un pied de nez à la ringardise et à la beauferie, n’avaient finalement pas apprécié la plaisanterie et avaient délaissé l’instable perfomer pour le chant d’autres sirènes électriques. [...]

Matisse se souvînt de cette rupture avec sa vie de pop star. Il était alors en pleine préparation de son prochain album. On parlait de collaboration avec les plus grands “faiseurs de tubes” du moment, de séjours à Los Angeles pour enregistrer un morceau avec ce qu’on considérait alors comme les pointures du son US. Ne trouvant plus l’inspiration, il s’était laissé convaincre, sans y croire vraiment. Pendant que son agent se chargeait de l’enregistrement de ses bagages, Matisse attendait et regardait les avions décoller pour des destinations lointaines. Il ne les rêvait pas partir à Puerto Rico, encore moins à Hawaï ou à New Delhi. Non, il les imaginait quitter le sol parisien pour atterir sous le chant des cigales, tout simplement. N’avoir plus que la berceuse du ressac de la mer comme compagne. Matisse n’entendait plus rien autour de lui. Les passants, les agents de sécurité, les hôtesses de l’air, les gamins qui criaient, les parents qui perdaient leur calme, tout cela était si loin. Alors il prit son sac, récupéra ses papiers auprès de son agent et se dirigea naturellement vers le comptoir d’embarquement de Montpellier. Georges, son personnal assistant, maudissait une fois de plus les lubies de ces artistes incompris, et tentait de le convaincre de revenir au programme décidé par la maison de production. Mais il n’y avait rien à faire, Matisse marchait seul, il rentrait chez lui. Il était perdu. Perdu entre ce qu’il abandonnait à Paris et ce qu’il retrouverait chez lui. Depuis toutes ces années qu’il avait quitté la maison familiale, sur les hauteurs de la ville, il avait oublié l’atmosphère des bars enfumés de ses débuts, ennivré pars les vapeurs vénalo-alcoolisées des lounges qui avaient fini par le perdre quelques albums plus tard. Il décida donc de repartir sur ses propres traces. Dans les rues de cette ville qui l’avait vu grandir tout d’abord. Il remonta la rue Aspic, et resta quelques minutes devant une enfant qui jouait sur un jet d’eau, place de l’Horloge. Elle devait avoir cinq ans et riait, sous le soleil. Elle chevauchait cette monture aquatique éphèmère, dansait avec elle. Il continua son chemin; quelques pas plus loin, les visages d’une façade Renaissance tour à tour lui souriaient, le boudaient ou le méprisaient. Il se sentait alors si petit, si insignifiant, comme lorsqu’il était soumis à ces on-dits, à ces milliers de regards qui le transperçaient, professionnels ou profanes. Il passa devant le Palais de Justice. Il s'y était présenté une fois, pour conduite en état d'ébriété alors qu'il n'avait qu'une vingtaine d'années. Puis, ce fut le tribunal de grande instance de Nanterre qui ne le connaissait plus qu’en tant que demandeur, obsédé des actions en atteinte à la vie privée à l’encontre de feuillets people. Il continua son chemin. Ses doigts parcoururent les livres poussiéreux sur l’étalage d’un bouquiniste. Il n’avait jamais compris l’intérêt de la lecture sur smartphone. Les essais philosophiques et les romans ne prenaient pour lui toute leur dimension que lorsqu’ils pouvaient tenir leurs lignes dans ses mains, lorsqu’il pouvait sous-peser le poids de leurs mots. Il affectionnait ces exemplaires datés, souvent marqués des notes des précédents lecteurs. Ici des étudiants qui s’étaient servis d'un essai pour la rédaction d’un mémoire, là de simples lecteurs occasionnels qui avaient trouvé telle formule particulièrement digne d’être citée. Matisse eut la bonne surprise de constater que Monsieur Boucanet, le gérant, était toujours là. Il semblait ne pas réellement souffrir de la concurrence des grandes enseignes aux locaux aseptisés, trouvant toujours sa clientèle auprès des habitués et des étudiants fauchés. Il reconnut tout de suite Matisse. Lui sourit un instant puis lui tendit un livre.
- Tiens, je te l’avais gardé, je t’avais promis de le mettre dans un coin quand je l’aurais en boutique.
- Merci, Monsieur Boucanet.
- De rien. Je me demandais où tu étais passé petit. Il paraît que tu es devenu chanteur dans la capitale, que tu es une vedette maintenant?
- Faut pas croire tout ce qu’on dit.
- Mais tu vas rester?
- Je ne sais pas encore, je prends quelques vacances...
- Bon, et bien j’ai quelques ouvrages qui pourraient t’intéresser pour tes lectures estivales...
Et Boucanet lui fit faire le tour des rayonnages, comme il avait pris l’habitude de le faire auparavant. Matisse, l’écoutait, en silence. Il était bien là. Il était à sa place".


In Silveree